26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 16:50

(Jan Matejko, portrait de Szymona Darowskiego, 1858) 

Vita. Je suis né le 15 octobre 1844, sur le champ de bataille de Lützen. Le premier nom que j’entendis prononcer fut celui de Gustave Adolphe. Mes ancêtres étaient des aristocrates polonais (Niëzky) ; il semble que le type physique se soit bien conservé, malgré trois « mères » allemandes. A l’étranger, on me considère en général comme un Polonais ; cet hiver encore, on m’a consigné comme Polonais sur la liste des étrangers de Nice. On me dit que ma tête figure sur des peintures de Matejko. Ma grand-mère appartenait à Weimar aux cercles de Willm et Goethe ; son frère fut le successeur de Herder au poste de surintendant général de Weimar. J’eus la chance d’être élève de la vénérable Ecole de Pforta, dont sons issus tant d’esprits considérables (Klopstock, Fitchte, Shlegel, Ranke, etc., etc) de la littérature allemande. Nous avions des professeurs qui auraient (ou ont) fait l’honneur de toute université. J’ai fait mes études à Bonn, plus tard à Leipzig ; le vieux Ritschl, à cette époque le premier philologue d’Allemagne, m’a distingué presque dès le début. A 22 ans, je fus collaborateur de la Literarische Zentralblatt (Zarncke). C’est à moi que l’on doit la fondation de l’Association des études philologiques de Leipzig, qui existe encore aujourd’hui. L’université de Bâle me proposa à l’hiver 1868-1869 une chaire de professeur, alors que je n’avais pas même encore obtenu mon doctorat. L’université de Leipzig m’a décerné après coup le titre de Docteur de l’Université, de manière très honorable, sans examen d’aucune sorte, sans même de thèse. Je restai à Bâle de Pâques 1869 à Pâques 1879. Il me fallut abandonner ma nationalité allemande, car j’aurais été autrement trop souvent appelé comme officier (artilleur de cavalerie) et dérangé dans mes fonctions académiques. Je m’y connais néanmoins au maniement des deux armes : le sabre et les canons - et peut-être encore d’une troisième... Tous se passa fort bien à Bâle, malgré mon jeune âge. Il arriva, lors de soutenance de thèses notamment, que le candidat fût plus âgé que le membre du jury. J’eus le grand privilège de voir se nouer entre Jackob Burkhardt et moi-même des liens cordiaux, phénomène inhabituel chez ce penseur très solitaire et vivant à l’écart. Encore plus grand fut le privilège de pouvoir, dès le débuts de ma vie à Bâle côtoyer dans une intimité indescriptible Richard et Cosima Wagner, qui vivaient à l’époque dans leur propriété de Triebschen comme sur une île, ayant rompu avec toutes leurs relations antérieures. Nous avons pendant quelques années partagé tous les petits et les grands évènement de la vie, il y avait entre nous une confiance sans limite ([...]). Cette relation m’a fait faire la connaissance d’un grand nombre de personnes (des deux sexes) intéressantes, grosso modo tout ce qui compte entre Paris et Saint-Pétersbourg. Aux alentours de 1876, ma santé se dégrada. Je passai à cette époque un hiver à Sorrente, avec la baronne Meysenbug (Mémoires d’une idéaliste), une amie de longue date, et le sympathique Dr Rée. Mon état ne s’améliora cependant pas. Une migraine extrêmement douloureuse et aiguë se déclara, épuisant toutes mes forces. Elle ne fit qu’augmenter au cours de longues années, jusqu’à culminer dans un état de souffrance quasi-permanente, si bien qu’une année comptait pour moi à l’époque 200 jours de douleur. Le mal a dû avoir des origines tout à fait locales, sans qu’on puisse lui trouver aucun fondement d’ordre neuropathologique. Je n’ai jamais eu le moindre symptôme de dérangement mental ; pas même de fièvre, pas d’évanouissements. Mon pouls était à l’époque aussi lent que celui de Napoléon Ier (=60). Supporter cette douleur extrême crue, verte, avec une parfait lucidité, pendant deux, voire trois jours d’affilé, ainsi que d’incessants vomissements, devint une de mes spécialités. On a fait courir le bruit que j’aurai été à l’asile (et même que j’y serais mort). Il n’y a pas de plus grande erreur. C’est même seulement à cette époque terrible que mon esprit parvint à maturité. La preuve en est Aurore, que j’écrivis lors d’un hiver incroyable dénuement à Gênes, à l’écart des médecins, des amis et des proches. Ce livre est une sorte de dynamomètre pour moi : je l’ai composé avec un minimum de force et de santé. A partir de 1885, très lentement bien sûr, je remontai la pente : la crise sembla surmonté (- mon père est mort très jeune, exactement à l’âge où je me trouvais pour ma part le plus proche de la mort). Il me faut encore aujourd’hui garder une extrême prudence : certaines conditions d’ordre climatique et météorologique sont indispensables. Ce n’est pas par choix, mais par nécessité, que je passe mes hivers sur la Côte d’Azur. En définitive, la maladie m’a été du plus grand profit : elle m’a libéré, elle m’a redonné le courage d’être moi-même... Il est vrai que je suis, par instinct, un animal vaillant et même militaire. La longue résistance à un peu exaspéré ma fierté. Suis-je un philosophe ? - Mais qu’importe !...

(Nietzsche, « lettre à Georg Brandes du 10 avril 1888 », traduction Harder) 

(Jan Matejko, Stańczyk, 1862)

 

II est beau de se taire ensemble,
Plus beau de rire ensemble, —
Sous la tenture d’un ciel de soie,
Adossés contre la mousse du hêtre,
De rire affectueusement avec des amis d’un rire
clair
Et de se montrer des dents blanches.
Si je fais bien, nous nous tairons ;
Si je fais mal, — nous nous rirons,
Et de plus en plus mal ferons,
Plus mal ferons, plus mal rirons,
Tant que nous descendions à la fosse.
Amis ! Oui ! Cela doit-il être ?
Amen ! et au revoir !

Point d’excuse ! Point de refus !
Accordez, gens joyeux, au cœur libre,
À ce livre de déraison
Oreille et cœur et gîte !
Croyez-moi, mes amis, ce n’est pas une
malédiction
Que fut pour moi nia déraison !
Ce que je trouve, ce que je cherche
Fut-il jamais dans un livre ?
Honorez en moi la gent des fous !
Apprenez de ce livre fou
Comment Raison revient — « à la raison » !
Mes amis, cela doit-il être?
Amen ! et au revoir !



(Humain trop humain, "postlude")

(Jan Matejko, Rejtan. The Fall of Poland, 1866)

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