29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:35

(Jean Béraud, Portrait d'Hippolyte Taine : à toi Bourdeau, souvenir amical)

« Si inventeur que soit un esprit, il n'invente guère; ses idées sont celles de son temps, et ce que son génie original y change ou ajoute est peu de chose. La réflexion solitaire, si forte qu'on la suppose, est faible contre cette multitude d'idées qui de tous côtés, à toute heure, par les lectures, les conversations, viennent l'assiéger, renouvelées encore et fortifiées par les institutions, les habitudes, la vue des lieux, par tout ce qui peut séduire ou maîtriser une âme. Et comment les repousserait-elle, formée elle-même à l'image des contemporains, ayant reçu des mêmes circonstances la même éducation et les mêmes penchants ? Tels que des flots dans un grand fleuve, nous avons chacun un petit mouvement, et nous faisons un peu de bruit dans le large courant qui nous emporte ».  (Hippolyte Taine, Essai sur Tite-Live, ouverture)

 

Sensible à l’intérêt que lui porte ce philosophe méconnu, Taine accueil très chaleureusement son ouvrage, comme en témoignent les dires de Paul Desjardins rapportés par Daniel Halévy : « Paul Desjardins m’a raconté que, vers ce temps-là, Taine lui avait montré, ouvert sur sa table de travail, un livre de l’Allemand inconnu : « Voilà l’homme dont tout le monde parlera dans dix ans », dit-il »[1]. Dans sa réponse d’octobre 1886, le lecteur choisi souligne certains passages de ce livre tout empli « d’idées neuves » et débordant d’arrière-pensées :

 

À F. Nietzsche, Menthon-Saint-Bernard, 17 octobre 1886.

Monsieur,

 

Au retour d’un voyage, j’ai trouvé le livre que vous aviez bien voulu m’adresser ; comme vous le dites, il est plein de « pensées de derrière ». La forme si vive, si littéraire, le style passionné, le tour souvent paradoxal ouvriront les yeux du lecteur qui voudra comprendre ; je recommanderais particulièrement aux philosophes votre premier morceau sur les philosophes et sur la philosophie (p. 14, 17, 20, 25) ; mais les historiens et les critiques feront aussi leur butin de quantité d’idées neuves (par exemple 41, 75, 149, 150) ; ce que vous dites des caractères et des génies nationaux dans votre huitième Essai est infiniment suggestif, et je relirai ce morceau, quoiqu’il s’y trouve un mot beaucoup trop flatteur sur mon compte.

 

Vous me faites un grand honneur dans votre lettre en me mettant à côté de M. Burckhardt de Bâle que j’admire infiniment ; je crois avoir été le premier en France à signaler dans la presse son grand ouvrage sur la Culture de la Renaissance en Italie.

 

Veuillez agréer, avec mes vifs remerciements, etc.

Assurément flatté de se voir qualifié de plus grand historien vivant au sein du livre qui lui est adressé [2] Le lecteur choisi souligne les aphorismes qui excitent son intérêt, semble particulièrement attentif aux premières sections du livre, au sein desquelles la volonté de puissance est présentée comme un conception physio-psychologique. Taine lui accorde sa reconnaissance de philosophe et d’historien, mais plus largement fait l’éloge de son style d’écriture. Relève - avec une légère pointe d’humour - le léger « couac » présent dans la formule employée par l’auteur pour présenter son ouvrage : « plein de pensée de derrière » [3] À lire la biographie de Daniel Halévy, Taine aurait de surcroît contribué à la diffusion de ses ouvrages en France, en lui recommandant un traducteur : « À Paris, Hippolyte Taine lui cherche et lui trouve un correspondant : Jean Bourdeau, rédacteur aux Débats et à la Revue des Deux Mondes. « Enfin, écrit Nietzsche, le grand canal de Panama vers la France est ouvert... » Son ancien camarade Deussen lui transmet deux mille francs, offrande d'un inconnu qui veut souscrire à l'édition de ses livres » [4] Ces lignes contiennent quelques notables imprécisions, comme par exemple le fait que Jean Bourdeau soit présenté comme un rédacteur au sein de ces revues savantes, ou encore l’anecdote de la donation provenant d’un admirateur anonyme. Deussen, omettant - hélas - de désigner Taine, signale que « seules quelques voix isolées, comme celle du Danois Brandes, commençaient à s’élever en faveur de Nietzsche » et précise dans les lignes suivantes que cette donation fut cordialement restituée au jeune « privat-docent » qui avait collecté pas moins de deux mille marks [5]. sous prétexte que l’édition de ses œuvres : « commençaient non seulement à couvrir leurs frais, mais à dégager de gros bénéfices » [6]. Enfin, l’annonce enjouée de la bonne nouvelle : « le grand canal de Panama vers la France est ouvert ! » [7] que le biographe emploi pour signifier l’amorce de sa réception française, semble à tous le moins sujette à caution...

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[1] Daniel Halévy, idem cit, p 423.

[2] Par delà bien et Mal, huitième section ,254 ; trad. Heim (JGB-254)

[3] Est-ce  commettre une faute de transcription que de corriger une formule un peu boiteuse ?

[4] Daniel Halevy, idem cit, p 377.

[5] Extrait de la lettre à Heinrich Koselitz du 9 décembre 1888 : « Il [Deussen] m’est resté attaché et d’une manière très rare sur Terre : il m’a fait parvenir l’été dernier, afin de couvrir mes frais d’impression, 2000 marks ». 

[6] Paul Deussen, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, édition le promeneur, traduction Boutout, 2001, p 155. : « On le renvoya avec des remerciements au donateur et comme celui-ci regimbait devant le renvoi on trouva comme échappatoire, si toutefois cela est vrai, de faire exécuter avec cet argent un portrait à l’huile de Nietzsche qu’on accrocherait aux archives Nietzsche ».

[7] Lettre à Auguste Strindberg du 18 décembre 1888 ;  lettre à Heinrich Koselitz du 22 décembre 1888 : « La question de la traduction c’est pour cela que M. Taine le recommande [présume-il trompeusement]. - Par-là, le grand canal de panama vers la France est ouvert ». (BVN-1888,1199)

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