24 mai 2018 4 24 /05 /mai /2018 13:47

( Édouard Debat-Ponsan, La Vérité sortant du puits, 1898)

L’ŒIL QUE L’ON CRAINT. — Il n’y a rien que les artistes, les poètes et les écrivains craignent plus que l’œil qui s’aperçoit de leur petite supercherie, qui se rend compte après coup qu’ils se sont souvent arrêtés à la limite, avant de s’adonner à l’innocente joie de se glorifier eux-mêmes, ou de tomber dans les effets faciles ; l’œil qui vérifie s’il n’y a pas des choses minimes qu’ils ont voulu vendre trop cher, s’ils n’ont pas essayé d’exalter et de parer, sans être exaltés eux-mêmes ; l’œil qui, à travers tous les artifices de leur art, voit la pensée telle qu’elle se présentait primitivement devant eux, peut-être comme une ravissante vision de lumière, mais peut-être aussi comme un emprunt à tout le monde, comme une pensée quotidienne qu’il leur fallut délayer, raccourcir, colorier, développer, épicer, pour en faire quelque chose, au lieu que ce soit la pensée qui fait d’eux quelque chose. — Oh ! cet œil qui remarque dans votre ouvrage toute votre inquiétude, votre espionnage et votre convoitise, votre imitation et votre exagération (qui n’est qu’une imitation envieuse), qui connaît la rougeur de votre honte aussi bien que votre art de cacher cette rougeur et de lui donner un autre sens devant vous-mêmes ! (Aurore, § 223)

LES DEUX COURANTS. — Si nous essayons de considérer le miroir en soi, nous finissons par y trouver seulement les objets que nous y voyons. Si nous voulons saisir ces objets nous revenons à ne voir que le miroir. — Ceci est l’histoire générale de la connaissance.(Aurore, § 243)

LIBERTÉ DE PAROLE. — « Il faut que la vérité soit dite, le monde dût-il se briser en mille morceaux ! » — ainsi s’écrie de sa grande bouche le grand Fichte ! — Très bien ! encore faudrait-il la posséder, cette vérité ! — Mais il prétend que chacun devrait dire son opinion, même si tout devait être mis sens dessus dessous. Ceci me paraît au moins discutable. (Aurore, § 353)

LE LOUANGEUR D’AUTREFOIS. — « Il se tait sur mon compte quoiqu’il sache maintenant la vérité et qu’il pourrait la dire. Mais elle sonnerait comme de la vengeance — et il estime si haut la vérité, cet homme estimable ! » (Aurore, § 259)

CHERCHEUR ET TENTATEUR. — Il n’existe pas de méthode scientifique en dehors de laquelle il n’y a point de savoir ! [Aucune méthode scientifique n'est la seule à pouvoir donner accès à la connaissance]. Il faut que nous procédions vis-à-vis des choses comme à l’essai, que nous soyons tantôt bons, tantôt méchants à leur égard, agissant tour à tour avec justice, passion et froideur. Un tel s’entretient avec les choses en policier, tel autre en confesseur, un troisième en voyageur et en curieux. On parviendra à leur arracher une parcelle d’elles-mêmes soit avec la sympathie, soit avec la violence ; l’un est poussé en avant, poussé à voir clair, par la vénération que lui inspirent leurs secrets, l’autre au contraire par l’indiscrétion et la malice dans l’interprétation des mystères. Nous autres chercheurs, comme tous les conquérants, tous les explorateurs, tous les navigateurs, tous les aventuriers, nous sommes d’une moralité audacieuse et il nous faut trouver bon que l’on nous fasse passer, somme toute, pour méchants. (Aurore ; § 432)

DERNIÈRE DISCRÉTION. — Il y a des hommes à qui arrive l’aventure des chercheurs de trésors : ils découvrent par hasard, dans une âme étrangère, les choses gardées cachées et ils en tirent une expérience qui est souvent difficile à porter ! On peut, dans certaines circonstances, connaître les vivants et les morts, avoir la révélation de leur âme au point qu’il nous devient pénible de s’en expliquer vis-à-vis des autres : chaque parole vous fait craindre d’être indiscret. — Je m’imaginerais facilement l’historien le plus sage devenant soudain muet.(Aurore, § 457).

SAVEZ-VOUS AUSSI CE QUE VOUS VOULEZ ? — N’avez-vous jamais été tourmentés par la crainte de ne pas être aptes du tout à reconnaître ce qui est vrai ? La crainte que votre sens est encore trop émoussé et votre subtilité visuelle encore beaucoup trop grossière ? Si vous pouviez remarquer une fois quelle volonté domine derrière votre vision ! Par exemple comme hier vous vouliez voir plus qu’un autre, aujourd’hui autrement que cet autre, ou bien comme, dès l’abord, vous aspiriez à voir quelque chose qui se trouve en conformité ou en opposition avec ce que l’on a cru remarquer jusqu’à présent ! Ô honteuses envies ! Comme vous êtes souvent à l’affût de l’effet violent, ou encore de ce qui tranquillise, — puis que vous voici fatigués ! Toujours pleins de pressentiments secrets sur la façon dont la vérité devrait être conformée pour que vous, justement vous, puissiez l’accepter ! Ou bien croyez-vous qu’aujourd’hui, parce que vous avez gelé et que vous êtes maintenant secs comme un matin clair en hiver et que rien ne vous oppresse le coeur, croyez-vous que vos yeux sont meilleurs ? Ne faut-il pas de la chaleur et de l’enthousiasme pour rendre justice à une chose de la pensée ? — et c’est cela que l’on appelle voir ! Comme s’il vous était possible d’avoir avec les choses de la pensée des rapports différents de ceux que vous avez avec les hommes ! Il y a dans ces relations la même moralité, la même honorabilité, la même arrière-pensée, le même relâchement, la même crainte, — il y a là tout votre moi aimable et haïssable ! Vos affaiblissements physiques prêteront aux choses des couleurs ternes, vos fièvres en feront des monstres ! Votre matin n’éclaire-t-il pas autrement les choses que votre soir ? Ne craignez-vous pas de retrouver dans la caverne de tout ce qui est la connaissance votre propre fantôme, filet où s’enveloppe la vérité pour se déguiser devant vous ? N’est-ce pas une comédie épouvantable où vous voulez jouer si étourdiment votre rôle ? (Aurore, § 539)

Ô, bons et même nobles, enthousiastes, je vous connais ! Vous voulez avoir raison, à nos yeux mais aussi aux vôtres ! – et une mauvaise conscience susceptible et raffinée vous aiguillonne et vous pousse si souvent contre cet enthousiasme, justement. Combien vous déployez alors d’esprit pour duper et engourdir cette conscience ! Comme vous haïssez les honnêtes, les simples, les purs, comme vous évitez leurs yeux innocents ! Ce savoir plus vrai dont ils sont les représentants et que vous entendez en vous-même douter à voix trop haute de votre croyance – comme vous cherchez à le rendre suspect en l’accusant d’être une mauvaise habitude, une maladie de l’époque, un abandon et une contamination de votre propre santé intellectuelle ! Vous allez jusqu’à la haine de la critique, de la science, de la raison ! Vous êtes contraint de falsifier l’histoire pour qu’elle témoigne en votre faveur, vous devez nier certaines vertus pour qu’elles ne rejettent pas dans l’ombre celles de vos idoles et de vos idéaux ! Images colorées, là où il y aurait besoin de justifications rationnelles ! Flamme et puissance des expressions ! Brouillards argentés ! Nuit d’ambroisie ! Vous vous entendez à éclairer ou à obscurcir, et à obscurcir avec de la lumière ! Et en vérité, lorsque votre passion se déchaîne, il vient un instant où vous vous dites : maintenant j’ai conquis ma bonne conscience, maintenant je suis magnanime, courageux, désintéressé, grandiose, maintenant je suis honnête ! Comme vous avez soif de ces instants où votre passion vous assure à vos propres yeux d’un droit total et absolu et, pour ainsi dire, de votre innocence, où dans le combat, l’ivresse la fureur, l’espérance, vous êtes hors de vous et au-dessus de tout doute, où vous décrétez : « celui qui n’est par hors de lui, comme nous, ne peut absolument pas savoir ce qu’est et où est la vérité ! » Comme vous avez soif de rencontrer dans cet état – celui de la dépravation intellectuelle – des hommes qui partagent votre croyance et d’allumer vos flammes à leurs incendies ! Fi de votre martyre ! De votre victoire, victoire du mensonge sanctifié ! Faut-il que vous vous causiez à vous-mêmes tant de mal ? – Le faut-il ? (Nietzsche, Aurore,§ 543)

Il y a une mer en moi, son fond est tranquille: qui donc devinerait qu'il cache des monstres plaisants! Inébranlable est ma profondeur, mais elle brille d'énigmes et d'éclats de rire. J'ai vu aujourd'hui un homme sublime, un homme solennel un expiateur de l'esprit: comme mon âme s'est ri de sa laideur ! La poitrine en avant, semblable à ceux qui aspirent: il demeurait silencieux l'homme sublime: Orné d'horribles vérités, son butin de chasse, et riche de vêtements déchirés; il y avait aussi sur lui beaucoup d'épines—mais je ne vis point de roses. Il n'a pas encore appris le rire et la beauté. Avec un air sombre, ce chasseur est revenu de la forêt de la connaissance. Il est rentré de la lutte avec des bêtes sauvages: mais son air sérieux reflète encore la bête sauvage—une bête insurmontée! Il demeure là, comme un tigre qui veut faire un bond; mais je n'aime pas les âmes tendues comme la sienne; leurs réticences me déplaisent. (Ainsi parlait Zarathoustra, « de l’homme sublime »)


L’âme humaine et ses limites, la sphère d’expérience, parcourue jusqu’à présent par l’âme humaine, les sommets, les profondeurs et l’étendue de ces expériences, toute l’histoire de l’âme jusqu’à nos jours, ses possibilités non encore réalisées, voilà le district de chasse réservé au psychologue de naissance, à l’ami de la « grande chasse ». Mais combien de fois il se dira avec désespoir : « Je suis seul, hélas ! tout seul, et la forêt est si vaste et inexplorée ! » Alors il souhaitera pour lui quelques centaines d’auxiliaires de chasse et de fins limiers qu’il pourrait envoyer sur les pistes de l’âme humaine pour y traquer son gibier. Cependant ses appels sont vains, il éprouve tous les jours davantage, avec une amère déception, combien il est difficile de trouver, pour toutes les choses qui justement excitent sa curiosité, des aides et des chiens. L’inconvénient qu’il y a à envoyer des savants sur des domaines nouveaux et dangereux, où, à tous égards, le courage, la sagacité et la finesse sont nécessaires, vient de ce que ces savants ne sont plus bons à rien, dès que commence la « grande chasse », mais aussi le grand danger, car c’est alors qu’ils perdent leur flair et leur regard perçant. Pour deviner, par exemple, et établir quelle fut l’histoire du problème de la science et de la connaissance dans l’âme des hommes religieux, peut-être faudrait-il être soi-même aussi profond, aussi blessé, aussi énorme que la conscience intellectuelle d’un Pascal. Encore faudrait-il, de plus, cet horizon vaste d’une spiritualité claire et malicieuse, d’une spiritualité qui serait capable de voir de haut, d’embrasser et de ramener en formules ce chaos d’expériences dangereuses et douloureuses. — Mais qui me rendrait ce service ! Qui aurait le temps d’attendre de pareils auxiliaires ! Ceux-ci sont évidemment trop rares, leur venue est de tous temps si invraisemblable ! En fin de compte, il faut tout faire soi-même, pour apprendre quelque chose, ce qui fait que l’on a beaucoup à faire ! — Mais une curiosité dans le genre de la mienne reste le plus agréable des vices. Pardon, je voulais dire que l’amour de la vérité a sa récompense au ciel et déjà sur la terre. (Par-delà Bien et Mal, § 45)

À vous, chercheurs hardis et aventureux [les impavides tenteurs et tentateurs], qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce [rusées], sur des mers épouvantables, à vous qui êtes ivres d’énigmes, heureux du demi-jour [allègres crépusculaires], vous dont l’âme se laisse attirer par le son des flûtes [enjôleuse] dans tous les remous trompeurs [gouffres trompeurs] : - car vous ne voulez pas tâtonner d’une main peureuse [lâche ou tremblante] le long du fil conducteur ; et partout où vous pouvez deviner, vous détestez conclure [déduire par raison] – c’est à vous seuls que je raconte l’énigme que j’ai vue, - la vision du plus solitaire. (Ainsi parlait Zarathoustra, livre III, « La vision et l’énigme »)

Quand je veux imaginer le type parfait d’un de mes lecteurs, j’en fais toujours un monstre de courage et de curiosité qui possède en outre quelque chose de souple, de rusé, de circonspect, ce qui constitue l’aventurier et l’explorateur né. En fin de compte, je ne saurais mieux dire que ne l’a fait Zarathoustra, à qui je m’adresse au fond. À qui donc veut-il conter ses énigmes ? ( Ecce Homo, « pourquoi j’écris de si bons livre», § 4)

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  • : La Caverne de Zarathoustra
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