4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 14:20

(Antonio Ciseri, Ecce Homo, 1821)

Ce qui me regarde, moi, c’est le type psychologique du Sauveur. Celui-ci pourrait être contenu dans les évangiles, malgré les évangiles, quoique mutilé et chargé de traits étrangers : Comme celui de François d’Assise est conservé dans ses légendes, malgré ses légendes. Non, la vérité sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il a dit, sur la façon dont il est mort : Mais la question de savoir si l’on peut encore se représenter son type, s’il a été « conservé » ? Les essais que je connais, de lire dans les évangiles, même l’histoire d’une « âme », me semblent donner la preuve d’une détestable frivolité psychologique. M. Renan, ce pantin in psychologicis, a fourni pour l’explication du type de Jésus les deux idées les plus indues que l’on puisse donner : l’idée de génie et l’idée de héros. Cependant si une chose n’est pas évangélique c’est bien l’idée de héros. Le contraire de toute lutte, de tout sentiment d’être au combat, s’est précisément transformé ici en instinct : L’incapacité de résistance, se transforme en morale (« ne résiste pas au mal », la plus profonde parole des évangiles, en quelque sorte leur clef), la béatitude dans la paix, dans la douceur, dans l’incapacité d’être ennemi. Que signifie la « bonne nouvelle » ? La vie véritable, la vie éternelle est trouvée, on ne la promet pas, elle est là, elle est en vous : C’est la vie dans l’amour, dans l’amour sans déduction, sans exclusion, sans distance. Chacun est enfant de Dieu — Jésus n’accapare absolument rien pour lui, en tant qu’enfant de Dieu, chacun est égal à chacun… Faire de Jésus un héros ! — Et quel malentendu est le mot « génie » ! Toute notre notion d’ « esprit », cette idée de civilisation, n’a point de sens dans un monde, où vit Jésus. A parler avec la sévérité du physiologiste, un tout autre mot serait bien autrement à sa place… <Le mot idiot>. Nous connaissons un état morbide d’irritation du sens tactile qui recule devant un attouchement, qui frémit dès qu’il saisit un objet solide. Qu’on réduise un pareil habitus à sa dernière conséquence, il deviendra un instinct. De la haine contre toute réalité : Une fuite dans « l’insaisissable », dans « l’incompréhensible », une répugnance contre toute formule, toute notion de temps et d’espace, contre tout ce qui est solide, coutume, institution, Église, être chez soi dans un monde, où aucune sorte de réalité ne touche plus, un monde qui n’est plus qu’« intérieur », un monde « véritable », un monde « éternel »… « Le royaume de Dieu est en vous »… (Antéchrist, § 29)

Le christianisme grandit sur un terrain tout à fait faux, où toute nature, toute valeur naturelle, toute réalité avaient contre elles les plus profonds instincts des classes dirigeantes, une forme d’inimitié mortelle contre la réalité qui n’a pas été dépassée depuis lors. Le « peuple élu » qui n’avait gardé, pour toutes choses, que des valeurs de prêtres, des mots de prêtres et qui a séparé de soi, avec une logique implacable comme chose « impie, monde, péché », tout ce qui restait encore de puissance sur la terre, ce peuple créa au bénéfice de ses instincts une dernière formule, conséquente jusqu’à la négation de soi : il renia finalement, dans le christianisme, la dernière forme de la réalité, le « peuple sacré », le « peuple des Élus », la réalité juive elle-même. Le cas est de tout premier ordre : le petit mouvement insurrectionnel, baptisé au nom de Jésus de Nazareth, est une répétition de l’instinct juif, autrement dit, l’instinct sacerdotal qui ne supporte plus la réalité du prêtre, l’invention d’une forme de l’existence encore plus retirée, d’une vision du monde encore plus irréelle que celle que stipule l’organisation de l’Église. Le christianisme nie l’Église. Je ne vois pas contre qui était dirigée l’insurrection dont Jésus a été interprété, ou mal interprété, comme le promoteur, si cette insurrection n’était pas dirigée contre l’Église juive, Église pris exactement dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. C’était une insurrection contre « les bons et les justes », contre les « saints d’Israël », contre la hiérarchie de la société, non contre sa corruption, mais contre la caste, le privilège, l’ordre, la formule, le manque de foi en les « hommes supérieurs », un non prononcé contre tout ce qui était prêtre et théologien. Mais la hiérarchie qui, par ce fait, était mise en question, ne fût-ce que pour un instant, était l’habitation sur pilotis qui seul permettait au peuple juif d’exister au milieu « de l’eau », la possibilité de survivre péniblement atteinte, le résidu de son existence politique autonome : une attaque contre elle était une attaque contre son plus profond instinct populaire, contre la plus tenace volonté de vivre d’un peuple qu’il y ait jamais eu sur la terre. Ce saint anarchiste qui appelait le plus bas peuple, les réprouvés et les pécheurs, les Tchândâla du judaïsme, à la résistance contre l’ordre établi, avec un langage qui, maintenant encore, mènerait en Sibérie, si l’on peut en croire les Évangiles, cet anarchiste était un criminel politique, autant du moins qu’un criminel politique était possible dans une communauté absurdement impolitique. Ceci le conduisit à la croix : l’inscription qui se trouvait sur cette croix en est la preuve. II mourut pour ses péchés, il manque toute raison de prétendre, quoi qu’on l’ait fait assez souvent, qu’il est mort pour les péchés des autres. (Antéchrist, § 27)

Une telle contradiction était-elle un fait de sa conscience, c’est ce que l’on paraît être en droit de se demander — ou ne l’éprouverions-nous pas simplement comme une contradiction. Et c’est ici seulement que nous touchons au problème de la psychologie du Sauveur. — Je reconnais que je lis peu de livres avec autant de difficultés que les évangiles. Ces difficultés sont d’autre ordre que celles qui permirent à la savante curiosité de l’esprit allemand de célébrer ses inoubliables triomphes. Le temps est loin, où, moi aussi, pareil à tout autre jeune savant, je savourais avec la prudente lenteur du philologue raffiné, l’ouvrage de l’incomparable Strauss. J’avais alors vingt ans, maintenant je suis trop sérieux pour cela. Que m’importent les inconséquences de la « tradition » ? Comment peut-on, en général, appeler « tradition » des légendes de saints ! Les histoires de saints sont la littérature la plus équivoque qu’il y ait : Appliquer à elles la méthode scientifique, s’il n’existe pas d’autres documents, me semble condamné de prime-abord — simple désœuvrement de savant !… (Antéchrist, § 28)

J’ai donné d’avance ma réponse au problème. La condition pour pouvoir formuler cette réponse était d’admettre que le type du Sauveur ne nous a été gardé que fortement défiguré. Cette défiguration a en elle beaucoup de vraisemblance : Pour plusieurs raisons, un pareil type ne pouvait pas rester entièrement libre d’additions. Il faut que le milieu où agissait cette figure étrange ait laissé sur lui des traces, et plus encore l’histoire, les destinées des premières communautés chrétiennes : Le type a été enrichi rétrospectivement de traits qui ne peuvent être compris que pour des raisons de guerre et de propagande. Ce monde étrange et malade, où nous introduisent les évangiles, un monde comme pris d’un roman russe, où le rebut de la société, les maladies nerveuses et l’imbécillité « enfantine » semblent s’être donné rendez-vous, ce monde doit de toute façon avoir rendu plus grossier le type : Les premiers disciples en particulier traduisirent dans leur propre crudité, pour pouvoir en comprendre quelque chose, un être entièrement fait de symboles et de choses insaisissables ; pour eux le type n’existait qu’après avoir été moulé dans des moules connus… Le prophète, le messie, le juge futur, le maître de morale, le faiseur de miracles. Jean-Baptiste, autant d’occasions de méconnaître le type. Enfin, n’attachons pas trop peu de valeur à la propriété de toute grande vénération, surtout lorsqu’elle est sectaire : Elle efface chez les êtres vénérés les traits originaux, souvent péniblement étranges, les idiosyncrasies, elle ne les voit pas elle-même. Il faut regretter qu’un Dostoïewski n’ait pas vécu dans le voisinage de cet intéressant décadent, je veux dire quelqu’un qui savait ressentir précisément le charme saisissant d’un tel mélange de sublime, de morbide et d’enfantin. Un dernier point de vue : le type, en tant que type de décadence, a pu être, en effet, singulièrement multiple et contradictoire : Une telle possibilité n’est pas à exclure entièrement. Pourtant tout semble en dissuader : C’est dans ce cas-là que la tradition devrait être remarquablement fidèle et objective : Mais nous avons des raisons d’admettre le contraire. Provisoirement, il existe une contradiction béante entre celui qui prêche sur les montagnes, les lacs et les prairies, qui nous apparaît comme un Bouddha sur un terrain très peu indou et si fanatique de l’attaque, ennemi mortel des théologiens et des prêtres que la malice de Renan a glorifié comme « le grand maître en ironie ». Je ne doute pas moi-même qu’une grande dose de fiel (et même d’esprit) ne se soit répandu sur le type du maître qu’à travers l’état d’agitation de la propagande chrétienne : Car on connaît abondamment le peu de scrupule des sectaires à s’arranger leur propre apologie dans la personne de leur maître. Lorsque la première communauté eut besoin d’un théologien malin et subtil pour juger, quereller et se mettre en colère contre des théologiens, elle se créa son « Dieu » selon ses besoins, comme aussi elle mit dans sa bouche ces idées tout à fait contraires à l’Évangile dont maintenant elle ne pouvait se passer, « le retour du Christ », « le jugement dernier ». (Antéchrist, § 31)

Encore une fois, je m’oppose à ce que l’on inscrive le côté fanatique dans le type du Sauveur : le mot impérieux que Renan emploie annule à lui seul ce type. La « bonne nouvelle » c’est précisément qu’il n’y a plus de contrastes ; le royaume de Dieu appartient aux enfants ; la foi qui se réveille ici n’est point une foi conquise par des luttes, — elle est là, primordialement, dans l’esprit resté enfantin. Le cas de la puberté retardée et restée à l’état latent dans l’organisme est du moins familier aux physiologistes comme phénomène de dégénérescence. Une telle foi est sans rancune, ne réprimande pas, ne se défend pas : elle ne porte point « l’épée », — elle ne se doute même point en quoi elle pourrait séparer un jour. Elle ne se manifeste point, ni par des miracles, ni par des promesses de récompenses, ni même par les Écritures : elle est elle-même, à chaque instant, son propre miracle, sa récompense, sa preuve, son « royaume de Dieu ». Cette foi ne se formule pas — elle vit, elle se défend des formules. Sans doute le hasard du milieu, de la langue, de l’éducation préalable, détermine un certain cercle de notions : le premier christianisme ne se sert que de notions judéo-sémitiques (le manger et le boire dans la sainte Cène en fait partie, cette idée dont on a si malicieusement abusé, comme de tout ce qui est juif). Mais que l’on se garde d’y voir autre chose qu’un langage de signes, une sémiotique, une occasion de voir des paraboles. Qu’aucune parole ne doit être prise à la lettre, voilà, dès qu’il parle, la condition préalable de cet antiréaliste. Parmi les Indous, il se serait servi des idées de Sankhyam, parmi les Chinois de celles de Laotsé — sans y voir de différence. — Avec quelque tolérance dans l’expression , on pourrait appeler Jésus un « libre esprit », — il ne se soucie point de tout ce qui est fixe : le verbe tue, tout ce qui est fixe tue. L’idée, l’expérience de vie, comme seul il les connaît, répugne chez lui à toute espèce de mot, de formule, de loi, de foi, de dogme. Il ne parle que de ce qu’il y a de plus intérieur : « vie », ou « vérité », ou bien « lumière » sont ses mots pour cette chose intérieure, — tout le reste, toute la réalité, toute la nature, la langue même, n’ont pour lui que la valeur d’un signe, d’un symbole. Il n’est absolument pas permis de se méprendre en cet endroit, si grande que soit la tentation qui se cache dans les préjugés chrétiens, je veux dire ecclésiastiques. Un tel symbolisme par excellence, se trouve en dehors de toute religion, de toute notion de culte, de toute science historique et naturelle, de toute sagesse de vie, de toute connaissance, de toute politique, de toute psychologie, de tous les livres, de tout art, — sa « sagesse » est précisément la pure ignorance qu’il existe de pareilles choses. La civilisation ne lui est pas même connue par ouï-dire, il n’a pas besoin de lutter contre elle, — il ne la nie pas… De même pour l’État, de même pour les institutions civiles et l’ordre social, le travail, la guerre, il n’a jamais eu de raison de nier le « monde », il ne s’est jamais douté de l’idée ecclésiastique de « monde »… La négation est donc pour lui une chose tout à fait impossible. La dialectique, elle aussi, fait défaut, l’idée qu’une croyance, une « vérité » pourrait être démontrée par des arguments (ses preuves sont des « lumières » intérieures, des sensations de plaisir intérieures et des affirmations de soi, — rien que des « preuves vivifiantes »). Une pareille doctrine ne peut pas contredire, elle ne comprend pas du tout qu’il y ait d’autres doctrines, qu’il puisse y en avoir, elle ne peut pas du tout se représenter un jugement contraire… Partout où elle le rencontre, elle s’attriste de cet « aveuglement » par compassion intérieure — car elle voit la lumière — mais elle ne fait pas d’objections… (Antéchrist, § 32)

En dernier lieu, il importe de savoir à quelle fin l’on ment. J’objecte contre le christianisme qu’il lui manque les buts « sacrés ». Il n’y a que des fins mauvaises : empoisonnement, calomnie, négation de la vie, mépris du corps, dégradation et avilissement de l’homme par l’idée du péché, — par conséquent ces moyens sont également mauvais. — C’est avec un sentiment opposé que je lis la Loi de Manou. Un livre incomparablement spirituel et supérieur ; le nommer d’une seule haleine avec la Bible serait un péché contre l’esprit. On devine de suite : il a une philosophie véritable derrière lui et non pas seulement un mélange nauséabond de rabbinisme et de superstition. Il donne quelque chose à mordre même aux psychologues les plus délicats. N’oublions pas l’essentiel ; ce qui le distingue de toute espèce de bible : les castes supérieures, les philosophes et les guerriers s’en servent pour dominer la foule ; partout des valeurs nobles, un sentiment de perfection, une affirmation de la vie, un triomphal bien-être, — le soleil luit sur le livre tout entier. — Toutes choses que le christianisme couvre de sa vulgarité inépuisable, par exemple la conception, la femme, le mariage, deviennent ici sérieuses et sont traitées avec respect, amour et confiance. Comment peut-on mettre entre les mains des enfants et des femmes un livre qui contient ces paroles abjectes : « Toutefois pour éviter l’impudicité que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari... car il vaut mieux se marier que de brûler » ? Et a-t-on le droit d’être chrétien tant que la création des hommes est christianisée, c’est-à-dire souillée par l’idée de l’immaculée conception... je ne connais pas de livres où il est dit autant de choses douces et bonnes à la femme que dans la Loi de Manou ; ces vieilles barbes et ces saints avaient une façon d’être aimables envers les femmes qui n’a peut être pas été dépassée depuis : « La bouche d’une femme, y est-il dit, le sein d’une jeune fille, la prière d’un enfant, la fumée du sacrifice sont toujours purs. » Ailleurs : « Il n’y a rien de plus pur que la lumière du soleil, l’ombre d’une vache, l’air, l’eau, le feu et l’haleine d’une jeune fille. » Et ailleurs, — peut-être aussi un saint mensonge — : « Toutes les ouvertures du corps au-dessus du nombril sont pures, toutes celles qui sont au-dessous sont impures ; mais chez la jeune fille le corps tout entier est pur. » (Antéchrist, § 56)

On surprend en flagrant délit l’irréligiosité des moyens chrétiens, si l’on mesure les buts chrétiens avec les buts de la Loi de Manou, — si l’on éclaire d’une lumière très vive la grande contradiction de ces deux buts. Le critique du christianisme ne peut pas s’épargner de rendre méprisable le christianisme. — Une loi comme celle de Manou s’élabore comme tous les bons codes : elle résume la pratique, la prudence et la morale expérimentale de quelques milliers d’années, elle conclut, elle ne crée plus rien. Les conditions premières pour une codification de son espèce seraient de se convaincre que les moyens pour créer de l’autorité à une vérité lentement et difficilement acquise sont tout différents de ceux par lesquels on aurait démontré cette vérité. Un code ne raconte jamais dans sa préface l’utilité, la raison, la casuistique de ses lois : cela lui ferait perdre son ton impératif, le « tu dois » — première condition pour se faire obéir. C’est là que se trouve exactement le problème. En un certain point du développement d’un peuple, son livre le plus circonspect, celui qui aperçoit le mieux le passé et l’avenir déclare arrêter la pratique d’après laquelle on doit vivre, c’est-à-dire, d’après laquelle on peut vivre. Son but est de récolter aussi richement et aussi complètement que possible, les expériences du temps mauvais. Ce qu’il faut donc éviter surtout, c’est de continuer à faire des expériences, de continuer à l’infini l’état instable de l’étude, de l’examen, du choix, de la critique des valeurs. On y oppose un double mur : d’une part, la révélation, c’est à-dire l’affirmation que la raison de ces lois n’est pas d’origine humaine, qu’elle n’a pas été cherchée et trouvée lentement avec des méprises, qu’elle est d’origine divine, entière, parfaite, sans histoire, qu’elle est un présent, un miracle rapporté... D’autre part, la tradition, c’est-à-dire l’affirmation que la loi a existé de temps immémorial, que ce serait un manque de respect, un crime envers les ancêtres que de la mettre en doute. L’autorité de la loi est fondée sur ces deux thèses : Dieu l’a donné, les ancêtres l’ont vécu. — La raison supérieure de cette procédure se découvre dans l’intention d’éloigner pas à pas la conscience de la vie reconnue juste (c’est-à-dire démontrée par une expérience énorme et soigneusement passée au crible : c’est ainsi que l’on atteint ce complet automatisme de l’instinct) — condition première de toute maîtrise, de toute perfection dans l’art de la vie. Dresser un code dans le genre de celui de Manou, c’est accorder dès lors à un peuple le droit d’être maître, de devenir parfait, — d’ambitionner le plus sublime art de la vie. Pour ce, il faut le rendre inconscient : c’est le but de tous les saints mensonges. — L’ordre des castes, la loi supérieure et dominante, n’est que la sanction d’un ordre naturel, d’une loi naturelle de premier rang qu’aucune volonté arbitraire, nulle idée moderne ne saurait renverser. Dans toute société saine on distingue trois types psychologiques gravitant différemment, mais soumis l’un à l’autre, dont chacun a sa propre hygiène, son propre domaine de travail, son propre sentiment de perfection et de maîtrise. C’est la nature et non Manou qui sépare les hommes de prépondérance intellectuelle et ceux de prépondérance musculaire et de tempéraments forts et ceux qui ne se distinguent par aucune prépondérance, les troisièmes, les médiocres — les derniers sont le grand nombre, les premiers, le choix. La caste supérieure — c’est celle du plus petit nombre — étant la plus parfaite, a aussi le droit du plus petit nombre : il faut donc qu’elle représente le bonheur, la beauté, la bonté sur la terre. Seuls les hommes les plus intellectuels ont le droit de la beauté, de l’aspiration au beau, eux seuls sont bonté et non point faiblesse. Pulchrum est paucorum hominum ; la prérogative est à ce qui est bon. Rien ne leur est moins permis que des manières laides, un regard pessimiste, un oeil qui enlaidit, — ou même l’indignation sur l’aspect général des choses. L’indignation est la prérogative du Tchândâla : le pessimisme de même. « Le monde est parfait — ainsi parle l’instinct des plus intellectuels, l’instinct affirmatif— : l’imperfection, tout ce qui est au-dessous de nous, la distance, le pathos de la distance, le Tchândâla lui-même, fait encore partie de cette perfection. » Les intellectuels qui sont les plus forts, trouvent leur bonheur où d’autres périraient : dans le labyrinthe, dans la dureté envers soi-même et les autres dans la tentation ; leur joie c’est de se vaincre soi-même : chez eux l’ascétisme devient nature, besoin, instinct. La tâche difficile leur est prérogative, jouer avec des fardeaux qui écrasent les autres leur est un délassement... La connaissance — c’est une des formes de l’ascétisme. — Ils sont la classe d’hommes la plus honorable et cela n’exclut pas qu’ils soient en même temps la plus joyeuse et la plus aimable. Ils régnent, non parce qu’ils veulent, mais puisqu’ils sont ; ils n’ont point la liberté d’être les seconds. — Les seconds, ce sont les gardiens du droit, les administrateurs de l’ordre et de la sûreté, ce sont les nobles guerriers, c’est avant tout le roi, la formule supérieure du guerrier, du juge, du soutien de la loi. Les seconds : c’est l’executive des intellectuels, ce qui leur est plus proche, ce qui les décharge de tout ce qui est grossier dans le travail de régner, — leur suite, leur main droite, ce sont leurs meilleurs élèves. — En tout cela, encore une fois, il n’est rien d’arbitraire, rien de factice : ce qui est autre, est artificiel — c’est alors la nature qui a été profanée... L’ordre des castes, le règlement des rangs ne formule que les règles supérieures de la vie même ; la séparation des trois types est nécessaire pour conserver la société, pour rendre possible les types supérieurs, — l’inégalité des droits est la première condition pour l’existence des droits. — Un droit est un privilège. Dans sa façon d’être chacun a aussi son privilège. N’estimons pas trop bas les privilèges des médiocres. À mesure que la vie s’élève, elle devient plus dure, — le froid augmente, la responsabilité augmente. Une haute culture est une pyramide, elle ne peut se dresser que sur un large terrain, elle a besoin, comme condition première, d’une médiocrité sainement et fortement consolidée. Le métier, le commerce, l’agriculture, la science, la plus grande partie de l’art, en un mot, toutes les occupations quotidiennes ne s’accordent absolument qu’avec une certaine moyenne dans le pouvoir et dans le vouloir ; de telles choses seraient déplacées chez les êtres d’exception, l’instinct nécessaire serait en contradiction tant avec l’aristocratisme qu’avec l’anarchisme. Pour être une utilité publique, un rouage, une fonction, il faut y être prédestiné : ce n’est point la société, l’espèce de bonheur dont la plupart sont seule capables, qui fait de ce grand nombre des machines intelligentes. Pour le médiocre, être médiocre est un bonheur ; la maîtrise en une seule chose, la spécialisation lui est un instinct naturel. Il serait tout à fait indigne d’un esprit profond de voir une objection dans la médiocrité même. Elle est la première nécessité pour qu’il puisse y avoir des exceptions : une haute culture dépend d’elle. Si l’homme d’exception traite précisément le médiocre avec plus de douceur que lui même et ses égaux, ce n’est pas seulement politesse de coeur, — c’est tout simplement son devoir... Qui est-ce que je hais le mieux parmi la racaille d’aujourd’hui ? La racaille socialiste, les apôtres de Tchândâla qui minent l’instinct, le plaisir, le sentiment de contentement de l’ouvrier à petite existence, — qui le rendent envieux, qui lui enseignent la vengeance... L’injustice ne se trouve jamais dans les droits inégaux, elle se trouve dans la prétention à des droits « égaux ».. Qu’est-ce qui est mauvais ? Je l’ai déjà dit : Tout ce qui a son origine dans la faiblesse, l’envie, la vengeance. — L’anarchiste et le chrétien sont d’une même origine...(Antéchrist, § 57)

Il faut en effet considérer pour quel but on ment : il est bien différent si c'est pour conserver ou pour détruire. On peut mettre complètement en parallèle le chrétien et l’anarchiste : leurs buts, leurs instincts ne sont que destructeurs. L'histoire démontre cette affirmation avec une précision épouvantable. Nous avons vu tout à l'heure une législation religieuse ayant pour but d' « éterniser » une grande organisation de la société, condition supérieure pour faire prospérer la vie ; — le christianisme au contraire a trouvé sa mission dans la destruction d'un pareil organisme, puisque la vie y prospérait. Là-bas les résultats de la raison durant de longues années d'expérience et d'incertitude devaient être semés pour servir dans les temps les plus lointains et la récolte devait être aussi grande, aussi abondante, aussi complète que possible : ici l'on voudrait, au contraire, empoisonner la récolte pendant la nuit... Ce qui existait aere perennius, l'Empire romain, la plus grandiose forme d'organisation, sous des conditions difficiles, qui ait jamais été atteinte, tellement grandiose que, comparé à elle, tout ce qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi n'a été que dilettantisme, chose imparfaite et gâchée, — ces saints anarchistes se sont fait une « piété » de détruire « le monde » c'est-à-dire l'Empire romain, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus pierre sur pierre, — jusqu'à ce que les Germains mêmes et d'autres lourdauds aient pu s'en rendre maître... Le chrétien et l'anarchiste sont décadents tous deux, tous deux incapables d'agir autrement que d'une façon dissolvante, venimeuse, étiolante, partout ils épuisent le sang, ils ont tous deux, par instinct, une haine à mort contre tout ce qui existe, tout ce qui est grand, tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet de l'avenir à la vie... Le christianisme a été le vampire de l'Empire romain, — il a mis à néant, en une seule nuit, cette action énorme des Romains : avoir gagné un terrain pour une grande culture qui a le temps. — Ne comprend-on toujours pas ? L'Empire romain que nous connaissons, que l'histoire de la province romaine enseigne toujours davantage à connaître, cette admirable oeuvre d'art de grand style, était un commencement, son édifice était calculé pour être démontré par des milliers d'années, — jamais jusqu'à maintenant on n'a construit ainsi, jamais on n'a même rêvé de construire, en une égale mesure, sub specie æterni ! — Cette organisation était assez forte pour supporter de mauvais empereurs : le hasard des personnes ne doit rien avoir à voir en de pareilles choses — premier principe de toute grande architecture. Pourtant elle n'a pas été assez forte contre l'espèce la plus corrompue des corruptions, contre le chrétien... Cette sourde vermine qui s'approchait de chacun en pleine nuit et dans le brouillard des jours douteux, qui soutirait à chacun le sérieux pour les choses vraies, l'instinct des réalités, cette bande lâche, féminine et doucereuse, a éloigné pas à pas l' « âme » de cet énorme édifice, — ces natures précieuses virilement nobles qui voyaient dans la cause de Rome leur propre cause, leur propre sérieux et leur propre fierté. La sournoiserie des cagots, la cachotterie des conventicules, des idées sombres comme l'enfer, le sacrifice des innocents, comme l'union mystique dans la dégustation du sang, avant tout, le feu de la haine lentement avivé, la haine des Tchândâla — c'est cela qui devint maître de Rome, la même espèce de religion qui dans sa forme préexistante avait déjà été combattue par Épicure. Qu'on lise Lucrèce pour comprendre ce à quoi Épicure a fait la guerre, ce n'était point le paganisme, mais le « christianisme », je veux dire la corruption de l'âme par l'idée du péché, de la pénitence et de l'immortalité. — Il combattit les cultes souterrains, tout le christianisme latent, — en ce temps-là nier l'immortalité était déjà une véritable rédemption. — Et Épicure eût été victorieux, tout esprit respectable de l'Empire romain était épicurien : alors parut saint Paul... Saint Paul, la haine de Tchândâla contre Rome, contre le « monde » devenu chair, devenu génie, saint Paul le juif, le juif errant par excellence ! Ce qu'il devina, c'était comment on pourrait allumer un incendie universel avec l'aide du petit mouvement sectaire des chrétiens, à l'écart du judaïsme, comment, à l'aide du symbole « Dieu sur la Croix », on pourrait réunir en une puissance énorme tout ce qui était bas et secrètement insurgé, tout l'héritage des menées anarchistes de l'Empire. « Le salut vient par les Juifs. » — Faire du christianisme une formule pour surenchérir les cultes souterrains de toutes les espèces, ceux d'Osiris, de la grande.(Antéchrist, § 58)

Prenons l’autre cas de ce que l’on appelle la morale, le cas de l’élevage d’une certaine espèce. L’exemple le plus grandiose en est donné par la morale indoue, par la « loi de Manou » qui reçoit la sanction d’une religion. Ici l’on se pose le problème de ne pas élever moins de quatre races à la fois. Une race sacerdotale, une race guerrière, une race de marchands et d’agriculteurs, et enfin une race de serviteurs, les Soudra. Il est visible que nous ne sommes plus ici au milieu de dompteurs d’animaux : une espèce d’hommes cent fois plus douce et plus raisonnable est la condition première pour arriver à concevoir le plan d’un pareil élevage. On respire plus librement lorsque l’on passe de l’atmosphère chrétienne, atmosphère d’hôpital et de prison, dans ce monde plus sain, plus haut et plus large. Comme le Nouveau Testament est pauvre à côté de Manou, comme il sent mauvais ! — Mais cette organisation, elle aussi, avait besoin d’être terrible, — non pas, cette fois-ci, dans la lutte avec la bête, mais avec l’idée contraire de la bête, avec l’homme qui ne se laisse pas élever, l’homme du mélange incohérent, le Tchândâla. Et encore elle n’a pas trouvé d’autre moyen pour le désarmer et pour l’affaiblir, que de le rendre malade, — c’était la lutte avec le « plus grand nombre ». Peut-être n’y a-t-il rien qui soit aussi contraire à notre sentiment que cette mesure de sûreté de la morale indoue. Le troisième édit par exemple (Avadana-Sastra I), celui des « légumes impurs », ordonne que la seule nourriture permise aux Tchândâla soit l’ail et l’oignon, attendu que la Sainte Écriture défend de leur donner du blé ou des fruits qui portent des graines, et qu’elle les prive d’eau et de feu. Le même édit déclare que l’eau dont ils ont besoin ne peut être prise ni des fleuves, ni des sources, ni des étangs, mais seulement aux abords des marécages et des trous laissés dans le sol par l’empreinte des pieds d’animaux. De même il leur est interdit de laver leur linge, et de se laver eux-mêmes, parce que l’eau qui leur est accordée par grâce ne peut servir qu’à étancher leur soif. Enfin il existait encore une défense aux femmes Soudra d’assister les femmes Tchândâla en mal d’enfant, et, pour ces dernières, de s’assister mutuellement… — Le résultat d’une pareille police sanitaire ne devait pas manquer de se manifester : épidémies meurtrières, maladies sexuelles épouvantables, et, comme résultat, derechef la « loi du couteau », ordonnant la circoncision pour les enfants mâles, et l’ablation des petites lèvres pour les enfants femelles. — Manou lui-même disait : « Les Tchândâla sont le fruit de l’adultère, de l’inceste et du crime (— c’est là la conséquence nécessaire de l’idée d’élevage). Ils ne doivent avoir pour vêtements que les lambeaux enlevés aux cadavres, pour vaisselle des tessons, pour parure de vieille ferraille, et les mauvais esprits pour objets de leur culte ; ils doivent errer d’un lieu à l’autre, sans repos. Il leur est défendu d’écrire de gauche à droite et de se servir de la main droite pour écrire, l’usage de la main droite et de l’écriture de gauche à droite étant réservé aux gens de vertu, aux gens de race. » (Crépuscule des idoles, « les réformateurs de l’humanité », 3)

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