« L'esprit, c'est la vie qui incise elle-même la vie : c'est par sa propre souffrance que la vie augmente son propre savoir, le saviez-vous déjà ?
Et ceci est le bonheur de l'esprit : être oint par les larmes, être sacré victime de l'holocauste, le saviez-vous déjà ?
Et la cécité de l'aveugle, ses hésitations et ses tâtonnements rendront témoignage de la puissance du soleil qu'il a regardé, le saviez-vous déjà ?
Il faut que ceux qui cherchent la connaissance apprennent à construire avec des montagnes ! c'est peu de chose quand l'esprit déplace des montagnes, le saviez-vous déjà ? »[1].
La parole entonnée par le bouc émissaire est le chant de la Tragédie elle-même. Lui l’homme sacrifier, tout à la fois porte parole et martyr, pharmakos qui exerce malgré lui sa fonction curative, en devenant l’objet du déchaînement des instincts et de l’aliénation collective. Son sacrifice se présente alors comme catharsis de l’esprit du peuple, mais plus qu’un ultime palliatif à la restauration de la concorde sociale, le bouc émissaire est bien plutôt un symptôme qui nous permet de diagnostiquer et de mettre un visage sur la crise elle-même. Nous avons déjà rencontré au cours de notre lecture des termes parents à celui-ci, le sorcier (Pharmakeus), le remède et le poison (Pharmakon), son inoculation (Pharmakeïa). Tous ces termes que j’emprunte à la Pharmacée platonicienne nous les transposons sur le cadre esthétique de l’œuvre.
Regarder ainsi Nietzsche avec des lunettes antiques, revient à reconnaître dans l’œuvre une certaine espèce de sorcier qui l’on nomme Zarathoustra. Bien particulier ce sorcier, puisqu’il est le dévot d’un dieu étranger caché et inconnu, il est le disciple de Dionysos : « j’ai rencontré moi aussi sur ma route maints esprits singulier et assez dangereux, mais surtout celui dont je viens de parler, et que je n’ai cessé de rencontrer depuis : rien moins que le dieu Dionysos en personne, ce grand dieu équivoque et tentateur à qui j’ai naguère, vous le savez, offert mes prémices, dans la vénération et le mystère ; je fus le dernier, me semble-t-il, à lui avoir offert un sacrifice, car je n’ai trouvé personne pour comprendre ce que j’ai fait alors »[2]. L’œuvre entière devient alors une antique célébration, les Bacchanales. Dont Zarathoustra serait bien entendu le prêtre de Bacchus exerçant sur chacun de ses convives une bien curieuse médication, c’est-à-dire l’administration du fruit de l’ivresse.
Nous nous retrouvons donc dans le refuge de Zarathoustra, autour d’une table. Il importe désormais de parachever notre reconnaissance des lieux et d’examiner attentivement ce qui se trouve dans notre assiette. Afin de saisir toute la portée contre traditionnelle de l’œuvre de Nietzsche, nous pouvons dire que le festin de Zarathoustra est très précisément aux antipodes du banquet Socratique et la cène Christique. Nietzsche ne fait nullement « table rase » des fruits du banquet des philosophes, il nous indique plutôt une nouvelle table qui se trouverait en dehors de l’enceinte du temple d’Apollon. Au banquet de la sobriété, Nietzsche oppose donc le festin de l’ivresse ! Fini les paroles orales comparées à de l’eau (lait) ou bien la conversation entre cruches, ce sont désormais des matières solides comparées au pain (miel) qui s’échange, l’esprit devient un estomac qui se prête à une curieuse rumination bovine. Cependant, le fruit de l’ivresse qui vient nourrir l’hôte de Zarathoustra, n’est autre que le fruit tombé de la table des philosophes antiques, notre grain est l’ivraie du festin ancien. Autrement dit, il nous reste les restes, des bouts de cordes. Pourtant la table autour de laquelle nous sommes assis, n’est peut-être pas si neuve après tout, car il se pourrait que ce soit celle qui fut désertée jadis par les philosophes eux-mêmes… ?
Ce qui est sûr, c’est que l’heure est à la fête les amis ! Le joyeux cortège dansant de Dionysos passe de Bacchanales en Saturnales, en zigzag de la fête de l’âne à la fête fous. Toutes ces célébrations possèdent entre elles une caractéristique commune, outre le fait qu’elles dessinent ainsi « généalogiquement » toutes les étapes de notre carnaval jusqu’à ses origines. Elles ont toutes en commun une particularité comparable à celle de notre bouc émissaire, elles représentent aussi cette instance de libération des instincts permettant la catharsis du peuple. Nous avons donc le bouc émissaire, le jour de Saturnales et le chœur bachique, soit autant d’éléments qui s’accordent entre eux et qui viennent composer le cadre de l’esthétique tragique de l’oeuvre. Un point de fuite, mais qui nous amène directement à l’arrière-plan esthétique des idées et qui vient illustrer l’antagonisme et l’entente entretenue entre Apollon et Dionysos. C’est le déchaînement ponctuel des instincts qui permet en la soulageant la permanence de l’ordre établi. C’est par ce moyen que l’apollinien cherche à contenir et à maîtriser en lui le dionysiaque, que la concorde harmonieuse s’efforce de dominer et de renfermer la dissonance du chaotique des instincts, ou encore que la cité autochtone accueil en son sein l’élément étranger, que l’esprit prend le pas sur les instincts vitaux et la raison sur les passions... Mais c’est bien l’incapacité de l’harmonie apollinienne à contenir pleinement la dissonance dionysiaque, qui va créer une séparation radicale entre culture et nature. Soit non plus seulement une entente mais désormais aussi le refoulement, illustré par le fait, par exemple, que les Bacchanales se tenaient jadis hors des enceinte sacrée de la ville de Rome (Pomerium). L’on construit alors une la muraille autour de la cité sur laquelle le plus sage des sept sages inscrit : « La majorité des hommes sont méchants » (Bias).
Comment concevoir l’Agôn d’Apollon et Dionysos ? Pourquoi avons-nous besoin d’un bouc émissaire entonnant le chant de la Tragédie pour nous le représenter ? Allons, pour nous mettre sur la piste suivons tous les petits pas de ces enfants ensorcelés par le joueur de flûte. Donnons un exemple : la jeune et belle vierge Orythie, que la drogue enivrante fait sortir hors des enceintes et qui en dansant trop près des ravins, tombe comme une fleur dans les bras de Borée. Ce mythe illustre l’extraction de la panacée hors du temple d’Apollon, la pureté virginale su dedans attirée par l’appel envoûtant du dehors. Le mythe d’Orythie nous montre précisément que le bouc émissaire de Dionysos n’est autre que la panacée apollinienne Mais ce n’est là qu’un aspect, car le mythe nous raconte aussi que le dionysiaque est doté d’un aspect profanatoire, lorsqu’il s’invite lui-même au banquet et qu’il vient frapper à la porte le sourire en coin. Une telle entente duale entre Apollon et Dionysos se comprend une fois conçu que les dieux de l’art et de la musique se sont échangé mutuellement leurs instruments. La flûte de Dionysos n’est-elle pas en définitive celle d’Apollon ? Et la cithare d’Apollon est celle de Dionysos ? On comprend dès lors qu’une telle « entente duale » peut durer un bon moment, puisque prendre le pas sur mon adversaire reviendrait à me faire perdre et le lui concéder à me faire gagner. Cette l’entente duale (agôn) ainsi conçue comme joute musicale préserve l’équilibre, il y a de la dissonance dans l’harmonie des choses. Dionysos attire la beauté avec la flûte d’Apollon, mais se faisant il devient lui-même la proie de la beauté qu’il convoite. Puis, de l’autre côté de la muraille, l’on peut désormais mettre une once de vin dans le banquet aquatique de la sobriété, remarquons pour illustrer ce point que le bouc émissaire Socrate est tout à la fois le porte-parole d’Apollon mais celui que l’on compare au Silène le compagnon de Dionysos.
Revenons à nos martyrs, nos deux boucs émissaires d’Apollon Socrate et le Christ. Ces deux grandes figures sont tenues par la tradition comme étant de bouc émissaires innocents, pour ainsi dire Socrate figure de l’homme juste est justement celui qui meurt injustement… l’Agneau de Dieu mis en croix ! Mais vous comprenez bien que la portée contre traditionnelle de l’œuvre de Nietzsche s’efforce de rendre ce deux boucs émissaires coupables des crimes dont on les a jadis accusés. Socrate est impie selon Nietzsche, car il a renié le mythe autochtone au profit du mythe étranger. Socrate est un corrupteur de la jeunesse, car il a corrompu selon Nietzsche la plus belle plante de la Méditerranée idéale (Voir les dernières malices de l’homme théorique). « Dionysos contre le Christ » opposition du martyr démembré et le martyr mis en croix, cela veut dire aussi Dionysos=Antéchrist (essai d’autocritique de la Naissance de la Tragédie). De somme, loin de considérés les sages illustres à la fois comme des innocents et des rédempteurs, Nietzsche les considèrent comme les pires criminels que la terre est portée. Ce sont eux les créateurs d’arrières mondes, eux les prédicateurs de la mort et du nihilisme, eux les empoisonneurs qui ont parjuré à la vie même, eux les criminels qui ont trahi le véritable sens de la terre, eux qui ont renversé les valeurs du monde au profit des faibles, eux les inventeurs de la morale, eux des marchants de sables et qui ont conduit le troupeau vers une mort érigée en rédemption… Ainsi pour Nietzsche le fruit tombé de la table des philosophes n’était autre que le fruit de la vie elle-même.
Voilà pour ainsi dire « la bonne nouvelle ! ». La réjouissance d’une liberté de l’esprit nouvellement acquise, à nous seuls désormais de tenir fermement le gouvernail le cap à l’Ouest, tous les horizons de l’esprit sont de nouveau ouverts : « fin de la plus longue erreur » (Crépuscule des idoles). Pourtant, l’homme moderne ne peut se réjouir devant le spectacle de ce ciel déchirer et de la perte de sa vénération métaphysique. Alors il agonise et son esprit mélancolique est écrasé par le poids de la grande lassitude… C’est pourquoi Nietzsche considérait que sa doctrine allait provoquer un bouleversement idéologique et une crise culturel sans précédent, que son œuvre était « de la dynamite ! » (Ecce Homo). Pourtant ayons quand même l’audace de demander, avez-vous entendu le grand boom ? Vous la voyez quelque part votre crise culturelle et ce passage à la postmodernité ?
Bon, après avoir parlé un peu trop longuement des boucs émissaires d’Apollon, parlons maintenant du bouc émissaire de Dionysos, le prêtre de Bacchus, Zarathoustra. À la différence du Combat avec le démon de Zweig, pour qui : « La tragédie de Nietzsche est un monodrame : elle ne présente aucun autre personnage sur la courte scène de sa vie que lui-même » (Ouverture). Ce qui nous intéresse, c’est de montrer en quoi Zarathoustra est le bouc émissaire de Dionysos, alors que Zweig présentait seulement Nietzsche comme l’écrivain du diable. Un jeu de transposition donc et pour cela je dois me référer principalement au texte intitulé de « l’heure la plus silencieuse » qui conclut le livre II du Ainsi parlait Zarathoustra.
L'aiguille s'avançait, l'horloge de ma vie respirait, jamais je n'ai entendu un tel silence autour de moi : en sorte que mon coeur s'en effrayait. Soudain j'entendis l'Autre qui me disait sans voix : “ Tu le sais Zarathoustra.” Et je criais d'effroi à ce murmure, et le sang refluait de mon visage, mais je me tus. Alors l'Autre reprit sans voix : “Tu le sais, Zarathoustra, mais tu ne le dis pas !” Et je répondis enfin, avec un air de défit : “ Oui, je le sais, mais je ne veux pas le dire ! ”Alors l'Autre reprit sans voix : “Tu ne veux pas, Zarathoustra ? Est−ce vrai ? Ne te cache pas derrière cet air de défi !” Et moi de pleurer et de trembler comme un enfant et de dire : “Hélas ! je voudrais bien, mais comment le puis−je ? Fais-moi grâce de cela ! C'est au-dessus de mes forces !” Alors l'Autre repris sans voix : “ Qu'importe de toi, Zarathoustra ? Dis ta parole et brise-toi !” Et je répondis : “ Hélas ! est-ce ma parole ? Qui suis-je ? J'en attends un plus digne que moi ; je ne suis pas digne, même de me briser contre lui.”
« Dis ta parole et brise-toi ! » voici ce que l’Autre ordonne à son bouc émissaire, l’instrument de Dionysos est brisée une fois sa tache accomplie, le bouc émissaire de Dionysos est martyrisé par son maître. Contrairement à la figure de l’homme juste qui se perfectionne à mesure qu’il sert, l’homme de la démesure quand à lui est détruit et se consume lui-même dans son geste créatif, Dionysos est un enfant qui brise ses jouets.
Zarathoustra est terrifié, car l’Autre exige de lui qu’il prononce une parole blasphématoire, une parole honteuse dont il y a tout lieu de penser qu’il d’agit du requiem aeternam deo que Zarathoustra aurait prononcé à Midi (plan des fragments posthume). La parole de Dionysos est honteuse car elle est pathétique, outrageante, démesurée, menteuse.
C’est pourquoi, pour donner encore un exemple, Socrate se couvre la tête d’un voile de honte lorsque possédé par les esprits de la nature, il prononça une parole blasphématrice envers le dieu Eros. Ce voile de honte que Socrate porte hors des enceintes s’oppose donc au voile de pureté que l’on porte dans le temple d’Apollon, l’on porte un voile lorsque l’on entre en contact avec le sacré, le mystère apollinien trouve ainsi à la fois son équivalent et son opposé dans le mystère bachique. J’arrête là ma platonisation nietzschéenne, mais soyez en sûr le philologue connaissait très bien ce dont on parle ici et en joue lui-même très malicieusement.
À la différence des brebis noires et de toutes les vaches ruminantes, mugissantes, ainsi sacrifiées sur l’hôtel de l’holocauste, le chasseur sous couvert du masque de l’âne ne doit pas se laisser trop enivrer par l’ensorcellement du fruit, l’insomniaque lutte contre la rêverie. Oui de la rêverie et non de l’ivresse, car le sortilège de Zarathoustra est onirique, le bouc émissaire de Dionysos est apollinien, deux sons de cloches manquent au chant de l’ivresse : « J’ai dormi, j’ai dormi d’un profond sommeil je me suis réveillé ». C’est le disciple de Zarathoustra qui interprète son rêve et qui fait secouer la tête au sage (le devin). Le rêve prophétique n’est-il pas la marque distinctive de l’apollinien ? Nietzsche-Orythie envoûté par le son des flûtes de Dionysos, la panacée extraite du temple Bâlois.
« Mais moi, j’ai foi en ta cause et je la crois assez forte pour que je puisse dire contre elle tout ce que j’ai sur le cœur » - Le novateur se mit à rire à part soi et le menaça du doigt. « Cette espèce d’adhésion, ajouta-t-il est la meilleure, mais elle est dangereuse, et toute doctrine ne la supporte pas ».[3] Les textes nous permettent de formuler à notre tour une parole bien outrageante, une parole de Judas. Oui Judas, ou bien encore Alcibiade, tous deux représentent l’excellence du disciple de Nietzsche (rires). Toujours à « contre courant » le jeune disciple à qui Zarathoustra entend enseigner sa doctrine est assez énigmatique : « Celui qui connaît son lecteur ne fait plus rien pour son lecteur » (lire et écrire). Dans le bestiaire du Zarathoustra, le lecteur est désigné comme le taureau blanc (hommes sublimes) et nous allons voir qu’il n’est pas un ruminant comme les autres.
Le prétendant à la « sagesse vitale » n’est plus le jeune homme qui fuit le gymnase et s’échappe de l’enceinte à l’affût de paisibles ruisseaux auprès desquels il pourrait tranquillement lire la lettre envoûtante de son prétendant. Ce n’est plus les vertus féminines qui font la vraie nature du philosophe, non pour Nietzsche c’est désormais tout son contraire. Son enseignement est bien une médecine, mais le Pharmakon est seulement réservé à l’usage de bien portants, elle est une voie guerrière et virile : « Courageux, impétueux, railleurs, ainsi nous veux la sagesse. Elle est femme et n’aimera jamais qu’un guerrier ». Toutes les festivités de l’œuvre que nous avons rencontrés son initiatique, puisque nous fêtons en ce jour nos Lupercales, nous pouvons dire que si nous n’employons pas les termes de Dionysies et Chronia, c’est que nous sommes précisément à Rome. Les vertus grecques cela ne vaut finalement pas grand-chose pour Nietzsche, c’est la vertu bien romaine qu’il nous enseigne. Mais nous allons voir pourquoi Zarathoustra est voué à n’avoir que des mauvais disciples, à l’image d’Alcibiade ou de Judas.
Disciples que l’on ne souhaitait point. Que dois-je faire de ces deux jeunes gens, s’écria avec humeur un philosophe qui « corrompait » la jeunesse, comme Socrate l’avait corrompue autrefois. Ce sont des disciples qui m’arrivent mal à propos. Celui-ci ne sait pas dire « non » et cet autre répond à toutes choses « entre les deux ». En admettant qu’ils saisissent ma doctrine, le premier souffrirait trop, car mes idées exigent une âme guerrière, un désir de faire mal, un plaisir de la négation, une enveloppe dure il succomberait à ses plaies ouvertes et à ses plaies intérieures. Et l’autre, de toutes les causes qu’il défend, s’accommoderait une partie moyenne pour en faire quelque chose de médiocre, je souhaite un pareil disciple à mon ennemi.[4]
Puisque le précepteur nous apprend à dire non, il s’attend bien à ce que ses apprentis-sages applique son enseignement et lui répondent à leur tour, non. Si Nietzsche recommande un tel qui dit oui et un autre qui dit oui-mais à son ennemi… Le meilleur disciple est sensiblement le bonnet d’âne qui lui répond non, celui là même qui ne mugit pas, « le pire des disciples » de la tradition devient donc le meilleur disciple de Nietzsche ! Il est celui qui parvient à se déprendre de la corruption qui s’exerce sur lui, mais il est en même temps celui sur lequel Zarathoustra exerce sa corruption, un tel disciple est tout simplement imbuvable : "j'ai suffisament foi en ta cause pour que je puisse dire contre elle tout sur le coeur" (Gai Savoir). Seulement, dire non à celui qui nous apprend à dire non, cette négation de la négation peut-elle engendrée ou incité à un grand Oui ! Une maïeutique de l’affirmation ? Je veux dire, étant donné que Zarathoustra ne veut persuader personne d’une quelconque véracité de sa doctrine, puisque c’est la doctrine qu’il nous libère de l’illusoire du vrai. Il ne cherche aucunement un croyant, puisqu’il est celui qui met fin à toute vénération et à toute croyance. Il en résulte que ses propres disciples sont nécessairement des impies et des hérétiques : « l’on n’a que peu de reconnaissance pour son maître lorsque l’on demeure toujours élève » (de la vertu qui donne). Hassan Sabbat dans son nid d’aigle forme ses assassins, un malfaiteur, un faussaire, quelqu’un qui pourrait mentir et devenir ainsi son complice : « faire consciemment ce que tous les autres ont depuis toujours fait inconsciemment ».
Et voilà où je reconnais la mission de cette jeunesse, de cette génération de lutteurs et de tueurs de serpents qui annoncent une culture et une humanité plus heureuses et plus belle, sans avoir de ce bonheur futur et de cette beauté supérieure plus qu’un pressentiment plein de promesses. Cette jeunesse souffrira du mal et de son remède, et pourtant elle croit se vanter d’une santé plus robuste et d’une nature plus naturelle que les générations précédentes, adultes et vieillard cultivés du temps présent. Mais sa mission, c’est d’ébranler l’idée que le temps présent se fait de la « santé » et de la « culture », et de susciter la raillerie et la haine contre ces notions hybrides et monstrueuses ; et le signe qui garantit cette santé plus robuste sera justement le fait que cette jeunesse, pour exprimer l’essence de son être, ne peut user d’aucune notion, d’aucun mot d’ordre partisan tiré de la monnaie courante des idées du temps présent, mais elle croit à ses meilleure heures, à une puissance agissante en elle, qui est une puissance en lutte, de dissidence de division, et un sentiment de plus en plus exalté de la vie[5].
L’hameçon doré est dès lors lancé dans le lac, il ne manque plus que le poisson morde pour qu’il suive le fil tendu, la bienheureuse espièglerie peut commencer : Zarathoustra l’impie et le corrupteur de la jeunesse ! Nietzsche corrompt et tente d’instrumentaliser la jeunesse pour accomplir une volonté posthume : « la fête d’entre toutes les fêtes » (par delà bien et mal), le grand évènement est pour plus tard, à l’heure du grand Midi : « Que le surhumain vive ! » ; Fin de l’individuation dionysiaque, retour de l’esprit de la tragédie et de la musique. Nietzsche cherche une voix de lion, son troubadour bouffon, un rapsode, quelqu’un d’assez robuste pour porter sa couronne d’autodérision. Le martyr de Dionysos se cherche à lui-même son propre martyr, mais contrairement à Socrate et au Christ c’est par ses propres disciples que Zarathoustra craint d’être martyrisé, puisque ce sont eux qui éprouvent sa doctrine dans tous les sens du terme, car ses disciples eux-mêmes sont les instruments de ses ennemis, ou pour mieux dire ses amis sont aussi ses ennemis, ils sont tout simplement rivaux, ils sont des détracteurs : « Mes frères je vous aime en la guerre, car je suis votre meilleur ennemi » (de la guerre et des guerriers). L’adieu, le départ, l’instance de séparation sont aussi importants que celle de la rencontre, il faut parvenir à entrer, mais il est d’autant plus difficile alors à sortir, se laisser prendre mais savoir aussi se déprendre, savoir obéir afin d’apprendre à commander...
Corrupteur de la jeunesse mais aussi Zarathoustra l’impie :"Oui je suis Zarathoustra l'impie ! [...]. qui est-ce qui est plus impie que moi, pour que je me réjouisse de son enseignement?" puisqu’il est le désenchanteur du monde qui met fin à toutes les fables. Mais la lutte entamée contre un nihilisme millénaire et les valeurs décadente risque d’engendrer à leur tour un nihilisme absolu. La destruction des anciennes tables est vaine si l’on ne parvient pas créé pas de nouvelles tables, la transvaluation des valeurs reste inachevée tant qu’elle n’engendre (ou restaure) de nouvelles valeurs, rien ne sert de déserter le monde morales si l’on ne trouve pas la terra incognita de l’esprit par-delà le bien et le mal, hors du détroit d’Atlas. En un mot, il faut se surmonter afin de parvenir à grimper sur notre propre tête. Le texte du Gai Savoir nous présentait le corrupteur de la jeunesse et ce texte de la Généalogie de la Morale nous donne Zarathoustra l’impie et voilà que le mauvais disciple qui a finalement bien compris le sens du premier texte refait le procès socratique à l’envers. Voilà Zarathoustra accusé et martyrisé par ses propres disciples, qui une fois soigner de la grande lassitude par l’apprentissage du rire, porte le rire sur Zarathoustra lui-même. Puisque c’est par le rire et la dérision que Zarathoustra entend briser les tables et tuer les dieux, le rire, la pierre portée jusqu’au ciel, pourrait très bien lui retomber un jour dessus. Zarathoustra devenant ainsi l’objet même de la dérision et du rire, devenir le bouc émissaire. 22/10/2011.
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