11 février 2017 6 11 /02 /février /2017 14:17

Source à traiter :

Lorsque j'ouvris Nietzsche pour la première fois, je fus profondément choqué. Noir sur blanc, il avait l'audace d'affirmer : « Dieu est mort ! ». Comment ! Je venais d'apprendre que Dieu n'existait pas et maintenant quelqu'un me faisait part de son décès ! Mes premiers soupçons prirent naissance. Zarathoustra me parut un héros grandiose dont j'admirais la grandeur d'âme, mais en même temps il se trahissait par des puérilités que, moi Dali, j'avais dépassées. Un jour je serai plus grand que lui ! Le lendemain de ma première lecture d'Ainsi parlait Zarathoustra, j'avais déjà mon idée sur Nietzsche. C'était un faible  qui avait eu la faiblesse de devenir fou, alors que dans ce domaine l'essentiel est de ne pas devenir fou ! Ces réflexions me fournirent les éléments de ma première devise, celle qui deviendrait le thème de ma vie : " L'unique différence entre un fou et moi, c'est que moi je ne suis pas un fou ! ". En trois jours, j'achevai d'assimiler et de digérer Nietzsche. Ce repas de fauve terminé, il ne me resta qu'un seul détail de la personnalité du philosophe, un seul os à ronger : ses moustaches ! [...]. Même par les moustaches, j'allais surpasser Nietzsche ! Les miennes ne seraient pas déprimantes, catastrophiques accablées de musique wagnérienne et de brumes. Non ! Elles seraient effilées, impérialistes, ultra-rationalistes et pointées vers le ciel, comme le mysticisme vertical, comme les syndicats verticaux espagnols. (Salvador Dali, le journal d'un génie, Mai 1952).

 

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9 février 2017 4 09 /02 /février /2017 12:57

Un bouffon sans qualités bouffonnes.

Ce n'est pas l'arrivée en scène de ce sinistre bouffon qui provoque l'hilarité générale, encore moins le cri diabolique du persécuteur qui poursuit à grand pas le funambule titubant sur le fil. Ce qui libère le rire sarcastique et cinglant de la foule, ce sont les paroles de Zarathoustra qui sont venues chatouiller leurs oreilles : « Ils me tiennent pour un cœur froid et pour un bouffon aux railleries sinistres. Et voilà qu’ils me regardent et qui rient : et tandis qu’ils rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire ». Un petit tour d'ironie est dès lors à saisir, car du point de vue de la foule et celui du bouffon même, c'est Zarathoustra qui parle alors « comme un bouffon » et fait ici figure d'insensé.

Le trait qui met en évidence le caractère atypique de ce bouffon de la tour est précisément sa méchanceté. Au lieu de divertir le roi et les gentilshommes de la cours, le bouffon du peuple rassasie plutôt l'appétit persécuteur de la foule et fait régner la terreur sur la place publique. Il est un bouffon dépourvu de toute qualités bouffonnes, un agitateur sans marotte ni grelots, puisque le seul et unique attribut que le récit lui concède est son étrange accoutrement : « un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon ». De ce jeu des mutuelles apparences, résulte un renversement des postures, puisque nous avons d'un côté un "bouffon" qui ne fait rire personne avec ses gestes et de l'autre un "prophète" qui fait rire tout le monde avec ses paroles, ils se retrouvent tous deux dans l'imposture.

 

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 16:38

Le Singe de Zarathoustra.

Présentation de la source et description du personnage dans le récit :

En traversant ainsi sans hâte bien des peuples et mainte ville, Zarathoustra retournait pas des détours vers ses montagnes et sa caverne. Et, en passant, il arriva aussi, à l'improviste, à la porte de la grande Ville : mais lorsqu'il fut arrivé là, un fou écumant sauta sur lui les bras étendus en lui barrant le passage. C'était le même fou que le peuple appelait “ le singe de Zarathoustra ”: car il imitait un peu les manières de Zarathoustra et la chute de sa phrase. Il aimait aussi à emprunter au trésor de sa sagesse. (Z,III,7)

--------------

Mais en cet endroit, Zarathoustra interrompit le fou écumant et lui ferma la bouche : “ Te tairas-tu enfin ! s'écria Zarathoustra, il y a longtemps que ta parole et ton allure me dégoûtent ! Pourquoi as-tu vécu si longtemps au bord du marécage, te voilà, toi aussi, devenu grenouille et crapaud ! Ne coule-t-il pas maintenant dans tes propres veines, le sang des marécages, vicié et mousseux, car, toi aussi, tu sais maintenant coasser et blasphémer ? Pourquoi n'es-tu pas allé dans la forêt ? Pourquoi n'as-tu pas labouré la terre ? La mer n'est-elle pas pleine de vertes îles ? Je méprise ton mépris ; et si tu m'avertis, pourquoi ne t'es-tu pas averti toi-même ? C'est de l'amour seul que doit me venir le vol de mon mépris et de mon oiseau avertisseur : et non du marécage !

On t'appelle mon singe, fou écumant : mais je t'appelle mon porc grognant ton grognement finira par me gâter mon éloge de la folie. Qu'était-ce donc qui te fit grogner ainsi ? Personne ne te flattait assez : c'est pourquoi tu t'es assis à côté de ces ordures, afin d'avoir des raisons pour grogner, afin d'avoir de nombreuses raisons de vengeance ! Car la vengeance, fou vaniteux, c'est toute ton écume, je t'ai bien deviné ! Mais ta parole de fou est nuisible pour moi, même lorsque tu as raison ! Et quand même la parole de Zarathoustra aurait mille fois raison: toi tu me ferais toujours tort avec ma parole ! ” Ainsi parlait Zarathoustra, et, regardant la grande ville, il soupira et se tut longtemps.(Z,III,7)

Référence à traiter :

Être Nietzschéen ne saurait consister à adopter sans réflexion les goûts et les dégoûts du philosophe l'antidémocratisme, l'immoralisme, l'amour de Bizet - mais plutôt se risquer comme lui sur " les mers infinies" que dessinent nos perspective mouvante. Qu'est-ce qu'être nietzschéen ? A en croire certains esprits peu regardant, cela équivaudrait à adopter une série de thèse malsaines, dangereuses, inacceptable, dont le point commun serait leur origine : la pensée de Nietzsche. Penser résolument contre Nietzsche. Se dire nietzschéen laisse entendre qu'il serait possible de se faire disciple de Nietzsche, de reprendre pour son propre compte ses thèses principales, ses positions politiques ou encore ses goûts esthétiques. (épigramme de la porte) : Semblable maxime de vie a valeur d'avertissement à l'endroit de toute tentation dogmatique et fanatisante ; elle acquiert pour Nietzsche une importance philosophique décisive, corrélative de sa propre conception de pensée.  Concept de résistance ironique (lui imposé une...) Certainement pas en celui qui consisterait à reprendre à son compte les positions nietzschéennes, comme le fait l'âne dans le Ainsi parlait Zarathoustra, acquiesçant à toutes les positions du philosophe dans l'hébétude d'une vénération écervelée. On ne répète la lettre du maître qu'en en trahissant l'esprit : seule l'indépendance du jugement atteste une véritable fidélité. (en réponse au professeur O.T).

1) Le Singe de Zarathoustra.

a) Portrait de ce personnage dans le récit.

b) La tentation mimétique.

c) Première ironie du sort.

 

Compilation des notes de lecture.

Résumé : échapper à l'ironie du sort qui touche le singe de Zarathoustra reconnaissable à son cri : "moi, je suis nietzschéen", soit une double incompréhension de la doctrine de l'auteur auquel nous revendiquons ainsi l'appartenance.

Immoralité de l'histoire : Ce serait être nietzschéen jusqu'au bout que de ne l'être plus du tout.

Portrait du Singe de Zarathoustra.

Le singe de Zarathoustra est :

un imitateur.

celui qui singe toutes les singeries du singe de Dieu.

celui qui reproduit ses gestes et répète ses paroles, imite toutes ses grimaces.

celui qui succombe à la tentation mimétique.

celui qui s'approprie la doctrine de son maître.

celui qui partage les mêmes affinités électives en matière de goûts et de couleurs.

celui qui procède au culte du héros.

celui qui vénère et s'identifie personnellement à son idole.

il a toute l'éloquence d'un mime.

les étranges gazouillement de ce ventriloque.

un mauvais disciple.

celui qui connaît par cœur tous les bons slogans de ce libre penseur.

celui qui hoche verticalement la tête en signe d'acquiescement.

celui qui prête sa main gauche et son oreille droite.

un lecteur servile qui obéit à chacune des exigences de son maître.

une caricature vivante.

celui qui s'identifie personnellement à son model.

celui qui cherche à se glisser dans la peau d'un autre.

celui qui veux à lui ressembler jusqu'à devenir son sosie.

celui qui tombe dans tous les gouffres et dans toutes les impasses.

celui qui vénère la statue du héros. (c)

celui qui s'est senti personnellement concerné par l'appel du prédicateur.

celui qui cherche à attraper la couronne qui virevolte dangereusement au dessus de sa tête.

Adjectifs qualificatifs.

une coupe vide.  

un gribouillis abstrait.

une ébauche dessinée à la main.

une vulgaire copie.

un anti-héros.

un reflet déformé sur un miroir courbé.

l'échos devant ce narcisse.

un remède purgatif.

Il se crois philosophe, mais aux yeux de tous il n'est qu'un acteur.

triste et délaissé devant la porte de la baraque à poison.

Sa passion pour l'œuvre de Nietzsche n'a pas de borne, depuis qu'il a découvert les ouvrages de Nietzsche, il ne jure que par lui, car il a foi en sa cause...

La tentation mimétique cache ici un désir d'appropriation de l'idée et de la pensée, penser comme c'est ne pas penser, mais répéter.

chercher à se l'enlever frénétiquement par lambeaux cette peau qui lui colle à la peau. (fin)

Hélas, le singe de Zarathoustra n'est pas seulement un personnage de fiction. Les nietzschéens sont partout.

Cette figure a quelque chose de débile et de dégoutant à la fois.

Voici le pantin de bois, secoué de toutes part par des petits bouts de ficelles.

Une étrangeté de la nature que l'on nomme le singe de Zarathoustra, nous le reconnaissons grâce à son cri d'appel, "Moi, je suis nietzschéen".

Dire une telle chose est la marque, non seulement d'une méconnaissance de l'auteur, c'est l'aveu de son ignorance blabla.

notre marotte, notre exutoire.

vocabulaire : adroit comme un singe, laid comme un singe, malin comme un singe, monnaie de singe, singe savant, vieux singe, peau de singe.

Le récit le présente comme un fou écumant qui empêche Zarathoustra de rentrer dans l'enceinte de la ville.

 

 

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21 janvier 2017 6 21 /01 /janvier /2017 16:37

Le Singe de Zarathoustra. Un bouffon sans qualités bouffonnes. Le Cri de la Mouche.

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9 décembre 2016 5 09 /12 /décembre /2016 15:36
O caput elleboro dignum, par Orontius Fineus, fin du XVIe siècle.

O caput elleboro dignum, par Orontius Fineus, fin du XVIe siècle.

Traduction des inscriptions latines.

Noste ipsum : Connais-toi toi-même.

Auriculas Afini qui non haber : Des oreilles d'ânes, qui n'en a pas ?

Ô Caput elleboro dignum : Ô tête digne de l'héllébore.

Stultorum infinitus est numerus : Le nombre des insensés est infini. Salomon (Ecclésiaste , XV).

Mundi punctus et materia gloriae nostrae, sedes hic, honores HIC gerimus, hips exercemus imperia, cupimus opes hips, hips tumultuatur humanum genre, hips instauramus bella, etiam civica  Voilà toutes ces portions de terres, ou plutôt, comme ont dit plusieurs sages, voilà ce point du monde (car la terre est-elle autre chose qu'un point à l'égard de l'univers ?), Voilà cet objet de notre ambition et le théâtre de notre gloire. Là, sont tous les honneurs ; là, tous nos empires, ; là, toutes les richesses dont nos vœux se repaissent, c'est aussi là que le genre humain entre en discorde avec lui-même : c'est là que nous avons des guerres et même des guerres civiles : c'est là que par des massacres réciproques, nous cherchons à nous mettre plus au large. (Caius Plinius Secundus, Naturalis Historia, livre II).

O curas hominum O quantum est in rebus inane Stulus factus est omnis homo universa vanitas omnis homo : O vains soucis des hommes ! Que de néant dans les choses de ce monde. Tout homme a été idiotifié par la science [la science est vaine et rends les hommes insensés tous autant qu'ils sont (Jérémie, X)], tous ces souffleurs ont été confondus dans leurs œuvres, parce que tout soufflage n'est que mensonge et l'esprit n'y est pas. La vie de chaque homme n'est que vanité.

Vanitas vanitatum et omnia vanitas : Vanité des vanités, tout est vanité (Ecclésiaste I).

Démocritus Abderites deridebat ; Démocrite d'Abdère en rit.

Heraclitus Epheus deflabat : Héraclite d'Ephèse en pleure

Epichthonius Cosmopolites deformabat : Epichthonius le Cosmopolite en dessine le portrait.

 

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8 février 2015 7 08 /02 /février /2015 15:55

Franz_Overbeck_by_Hoflinger.png

 

« Si l'on regarde en arrière ou si l'on considère les choses sous un angle historique, aucune des pensées qui sont apparues chez Nietzsche n'est totalement nouvelle et inédite ; de même la manière dont il s'approprie des pensées appartenant à l'héritage commun du temps présent n'a rien qui lui soit propre si on la mesure à ces emprunts » (Franz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, 1906).

 

Nietzsche n'était pas à proprement parler un grand homme. Aucun des talents qu'il possédait, si largement talentueux qu'il fût, ne suffisait à lui conférer la grandeur. Pas même le plus exceptionnel de ses talents, le don de l'analyse psychologique qui, dans la mesure où il l'exerçait essentiellement sur lui-même, devint pour lui un danger mortel et "l'aliéna" bien avant qu'il ne meure. Même la force de volonté n'avait pas pris chez lui les proportions démesurées qui constituent la condition sine qua non de la grandeur humaine naturelle. En effet, ce n'étais pas pour lui chose facile que de s'affirmer et de s'imposer en toutes circonstances, et peut-être n'a-t-il pu élever avec tant d'éloquence la "volonté de puissance" au rang d'idéal que pour s'être si intensément représenté cet idéal sans que celui-ci se soit véritablement incarné en lui. (Franz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, 1906).

 

Nietzsche n'était pas loin d'être le plus extraordinaire des hommes que j'avais rencontrés au cours de mon existence, et il le resta à mes yeux lorsque les masses commencèrent à donner leurs avis sur le fait qu'il fût extraordinaire [...]. Nietzsche est l'homme auprès duquel j'ai respiré le plus librement. Il est par conséquent celui auprès duquel, j'ai pu exercer mes poumons de la manière la plus satisfaisante qui soit pour les préparer à l'usage que j'en ai fait, dans les relations humaines qui ont marqué mon existence. Son amitié a été trop chère à mon existence pour que l'envie me vienne de la ruiner par quelques exaltation posthume. (Franz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, 1906).

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2 février 2015 1 02 /02 /février /2015 17:30

« Je me souviens qu'un jour, dans l'allée des Muses, dans le jardin de l'école, un certain M. exhiba discrètement, à la grande joie de ceux qui se trouvaient là, un pantin découpé et fabriqué à partir d'une photographie de Nietzsche. Par bonheur mon ami ne l'a jamais appris » (Paul Deussen, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche). 

 

Nietzsche n'a jamais entrepris un examen approfondi des toutes les conditions de la nature et de la vie, comme on le trouve chez Schopenhauer, et c'est à cause de la faiblesse de ses yeux, qui constituait pour lui un obstacle à l'étude comme à l'observation du monde et des hommes, qu'il sentit dès l'enfance attiré par son intériorité et les riches trésors qu'elle lui présentait. Son intellect clair, vif et d'une activité inlassable ne laissait pas échapper facilement une combinaison qu'il était possible de former, à partir des données limitées auxquelles il avait accès, et son imagination aérienne, débordante de fantasmagories, était sans cesse occupée à habiller ses pensées des images les plus aimables et à les exprimer dans une langue d'une beauté séduisante. Mais à ces pensées et à ces images qui foisonnaient sur le sol fertile de son intériorité manquaient cette critique et ce contrôle par la réalité, cette correction qui doit être administrée aux joyeux enfants de l'esprit par les conditions réelles de la nature et de la vie. C'est pourquoi la plume de notre philosophe fit jaillir une création intellectuelle qui n'est en accord ni avec elle-même ni avec les conditions du monde réel ; c'est pourquoi les vues les plus pénétrantes et les plus frappantes ainsi que les vérités les plus précieuses abondent dans son œuvre, pêle-mêle avec des idées bizarres, contournées, poussées à l'extrême, et qui, comme cela se produit généralement dans les romans à sensation, posent comme règle ce qui n'est qu'une exception isolée, et enfin c'est pourquoi elle livrent une caricature de la vie qui représente un danger non négligeable pour les esprits influençables et inexpérimentés. Nous échappons à ce danger que si nous prenons en compte ce qui a manqué à Nietzsche : c'est à dire si nous ne confrontons pas à pas ses pensées avec la nature des choses, qui existe pour nous comme pour lui, et si nous tout ce qui ne résiste pas à cette pierre de touche de toute vérité.

(DESSEN Paul. Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, (1901), in « quelques remarques sur la philosophie de Nietzsche », trad. BOUTOUT Jean-François, Paris, Gallimard, 2002).

 

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8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 21:00

XanthippeBlommendael

(César van Everdingen, Socrate, Xanthippe et Alcibiade, 1655)

"A-t-il compris cela encore, lui, le plus avisé des dupeur de soi-même? Se l'est-il dit pour finir, dans la sagesse de son courage à mourir?... Socrate voulait mourir : ce n'est pas Athènes, c'est lui qui s'est donné la coupe de poison, il a contraint Athènes à l'empoisonner... "Socrate n'est pas médecin, se disait-il tout bas : seule la mort est médecin... Ce n'est que Socrate lui-même qui a été longtemps malade..." (Crépuscule des Idoles, "le cas socrate", 12)

Nous abordons désormais un aspect important de ce présent commentaire, dans notre premier article nous avions dessiné à grands traits cet affrontement de Nietzsche et Socrate comme un combat grandiose entre Apollon et Dionysos se passant sur le grand échiquier de l’histoire. Disposition d’un jeu dont les pièces maîtresses, les rois, seraient justement nos deux sorciers (Pharmakeus), ou encore pour l’imager autrement la vieille rivalité entre le loup et le chien. C'est-à-dire l’illustration d’un combat entre l’harmonie face au chaos, de la culture avec la nature, de l’oralité face à l’écriture, le couteau dialectique face à la massue rhétorique, du premier avec le dernier philosophe… Mais pouvons-nous dire que le poète à donner là un coup glorieux envers le philosophe ? Bien que l’esthétique de ce premier dessin exerce encore sur nos yeux un certain charme. Il n’en demeure pas moins que cette vue n’est pas dépourvue de quelques petit « tour de folies » qui en viennent trahir le trait de ce dualisme absolu. Rendant ainsi à évidence son éclat quelque peu aveuglant, car laissant subsister çà et là de petite tâches colorées et sombres sur notre regard. Essayons de déjouer le jeu des postures, en posons une seconde question : Qui de Nietzsche ou de Socrate à la posture de l’imposteur ?  

Afin d’aborder plus amplement pour ainsi dire « le cas Socrate », faisons pour commencer un petit inventaire des charges retenues par Nietzsche lors de sa condamnation du socratisme. La première sentence formulée par Nietzsche est décisive, Socrate a contribué à la mort de la Tragédie. L’avènement de l’homme théorique ce « miracle grec » vient aussi sonner le glas de l’époque tragique : « Qu’on se représente simplement les conséquences des préceptes socratiques : « Vertu égale savoir ; on ne pèche que par ignorance ; l’homme vertueux est heureux ». Dans ces trois principes il y a la mort de la tragédie »[1]. À cela viendrons s’ajouter les sentences historiques de sa mort impiété et corruption de la jeunesse, Socrate est un bouc émissaire coupable pour Nietzsche (Par-delà bien et mal) ! Socrate le négateur de la vie, Nietzsche voit en la figure du Socrate mourant et dans sa formule : « Oh Criton ! Je dois un coq à Esculape ! » (Phédon), l’aveu profond que ce dernier considère la vie comme une maladie (Gai savoir). Socrate le décadent, il représente le point de vue de la plèbe, il érige en force les valeurs de faibles, il est l’auteur de la seconde transvaluation des valeurs. Socrate précurseur du Christ, Nietzsche considérant que le christianisme est une vision vulgarisatrice, un socratisme à l’usage des peuples. Socrate le profil physiologique du criminel, sa laideur comme indice de sa profonde méchanceté et de sa décadence. Nietzsche va même jusqu’à penser que Socrate est un étranger, sa laideur étant le résultat d’une dégénérescence issue d’un probable métissage (Gai Savoir et Crépuscule des idoles) ! Voilà pour résumer la pluie de flèches lancées sur Socrate et j’en passe devriez-vous dire…

Ce fil de fer, celui de l’adversité est tout à fait valable si l’on se garde de s’éloigner du schème platonicien, que l’on n’incrimine pas le Platon- arbitre, comme celui qui impose les règles du jeu de la représentation. Mais pour autant, il s’agit bien là d’une adversité, d’une attaque qui est seulement à sens unique et il se pourrait bien en passant que certaines flèches lancées par Nietzsche sur Socrate ai malencontreusement touché Platon en pleine tête. De plus la figure de Socrate à bien quelques tours de malice qui viendraient nous surprendre et contrarier quelque peu le dessin de ce dualisme absolu.

Nous avons déjà dit toute l’estime mêlée d’admiration que Nietzsche porte envers « la plus belle plante de la Méditerranée idéale » et sa tentative, un peu tardive en on convient, de soigner ses racines de son empoisonnement socratique et d’en cerner alors toutes les souches parasites. Nietzsche formule donc une sauvegarde à l’égard de Platon son premier précepteur de Philosophie. Mais il brise alors son objet qu’il considère sous le régime de multiples influences, son hybridité :

Platon lui-même est le premier grand hybride, tant dans sa philosophie que dans sa personne. Sa doctrine des Idées comporte des éléments socratiques, pythagoriciens et héraclitéens […]. Comme homme aussi, Platon réunit en lui la réserve royale et la sérénité auguste d’Héraclite, la compassion mélancolique du législateur Pythagore et la dialectique du connaisseur d’âme Socrate[2].

Reprenons désormais certaines des sentences formulées par Nietzsche à l’encontre de Socrate et tentons de voir si elle s’intègrent et correspondent à l’hybridité ainsi décrite. On se rend compte assez rapidement que quelques sentences appartiendraient bien d’avantage à l’élément pythagoricien de l’hybridité plutôt qu’à son élément socratique. Notons dans ce sens que la mort du corps comme délivrance de l’âme, l’interprétation que Nietzsche nous donne dans le Gai Savoir de ce « ô Criton ! je dois un coq à Esculape ! » (Phédon), tient davantage à la conception pythagoricienne du corps comme tombeau de l’âme. En effet, Socrate apparaît clairement dans le Ménon assez radicalement distinct des pythagoriciens, dont il considère l’ésotérisme comme vulgaire (mathémata), puisque enseigné devant le temple en Egypte, savoir détenu même par l’esclave lui aussi capable de réminiscence. C’est l’ensemble de l’eschatologie platonicienne qui trouve son écho chez les pythagoriciens et notamment l’âme harmonie et la métempsychose. C’est à cette influence encore, issue des rapports de la mathématique et de la géométrie que nous retrouvons l’origine des idées (eidos) pour Platon, l’esprit dévoilant le simulacre et l’absurde du donné empirique. De somme que la condamnation socratique de créateur d’arrières mondes ne tient pas si l’on substitue à cette hybridité l’élément pythagoricien.

Or, notre Platon n’est pas demeuré toujours élève et sous l’influence de la doctrine de son premier maître comme Nietzsche l’entend si bien. C’est Platon qui est l’un de ses partisans de la secte interdite en Grèce et qui à trouver à cette époque son refuge en Sicile et en Italie du Sud. C’est Platon le maudit, ce neveu du tyran Critias que toute sa vie du long ne pourra jamais exercer de carrière politique. Sauf que Platon associe les éléments pythagoriciens à la figure et à la parole socratique, il va même jusqu’à faire asseoir le dialecticien et dire « Amen » (oui cela est vrai !) au discours sur le monde de Timée le pythagoricien justement. Et donc nous avons là l’influence étrangère que Nietzsche associe à Socrate et combat au profit du mythe autochtone. De plus dans le Sophiste Platon en vient aussi par le biais de la figure de l’étranger désigne Socrate comme le plus grand des sophistes. Ah oui ! j’allais oublier le plus important, est-ce Socrate qui assassine la Tragédie ? Est-ce lui qui brûle ses carnets de jeunesse comportant ses pièces de théâtre ? Est-ce lui qui chasse les poètes de la cité ? Non Socrate elle l’illettré dont sa seule création est un poème rédigé la vieille de sa mort, il est celui dont toute la production écrite se réduit à un poème. Dès lors nous voyons que la solution au problème dépasse la cadre de ses propositions, c’est bien Platon l’imposteur qui met des paroles pythagoriciennes dans la bouche de son maître. C’est lui qui érige notre civilisation de l’écriture sur le model du dernier philosophe de l’oralité. Socrate ainsi tapis derrière ses paravents nous tire la langue, belle ironie du sort qu’il ne reste plus que sa langue justement et sa laideur comme seuls motifs de la condamnation nietzschéenne.

Autre chose, cette laideur mise à la question, ce contraste entre le dedans et le dehors que représente la figure de Socrate. N’est elle pas désignée par Alcibiade comme étant comparable à celle du Silène ce compagnon de Dionysos ? Celui dont la parole (eau) procure l’ivresse du vin (aporie) à lui aussi le masque de Dionysos, un dieu se cache peut-être dans cette petite statuette d’argile… Cela veut dire que Nietzsche lui-même en tant que bouc émissaire du dionysiaque serait en définitive un apollinien. Cette seconde apologie de Socrate et le « Who is Who  ? » si on veut, qui en découle montre en effet que les polarités peuvent se reverser et que celui que l’on accuse le moins dans l’histoire peut se retrouver à tout moment lui aussi au premier plan sur la barre des accusés.

Lequel des trois est un imposteur, le sont-ils tous ? Est-ce un combat de Dionysos contre Dionysos, un combat entre seuls apolliniens ? Toutes ces questions ne se posent plus pareillement si l’on reconsidère tout cela par un tout autre tour de folie. Par exemple, lorsque Thot prescrit l’écriture au pharaon qui se l’administre ? Thot ? Le Pharaon ? Non c’est le peuple égyptien, c’est à lui que le Pharmakon est prescrit. Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit Nietzsche qui lance ici ses flèches sur Socrate, qui tente de soigner plus deux mille ans après Platon de son Socratisme ? Ces flèches ne sont elle pas plutôt lancées en définitive sur vous ? N’est-ce pas à vous que l’on prescrit à la fois poison et remède ? Que l’on dote d’armes et de bouclier pour faire de vous les pions de ce grand échiquier ? Vous serez surpris de vous retrouver alors à l’autre bout de la table déplaçant vos pièces la mine sombre ! Je prends licence de ce jeu licencieux en ajoutant une proposition qui n’était pas comprise dans les prémices de la question, vous êtes tous deux les gardiens d’une même enceinte.

Vous êtes tous deux dans cet affrontement si apollinien et si dionysiaque que vous ne l’êtes en définitive plus du tout, vous trôner sur une même enceinte ô gardiens. Les extrémités se rejoignent ici en un centre et là dualité laisse la place à l’ambivalence du visage du philosophe. Non pas que vous êtes dotés d’un même masque à deux facettes, il demeure inchangé, ce qui change, c’est le côté de l’enceinte sur lequel on se trouve nous-même lorsqu’on regarde les statues. Au dehors serait-il écrit « la majorité des hommes sont méchants » et vos statues font des grimaces démoniaque, alors qu’au-dedans vos sourires sont doux et angéliques ? Ou bien la disposition serait-elle que vos monstres menaçant soi tourné vers le dedans pour nous empêcher d’en sortir et que votre jolie face charme le troupeau au dehors pour le faire y entrer, comme bétail servant de nourriture aux dieux ? La voie du temple on y entre avec Socrate on en ressort en empruntant les sentiers de la vie avec Nietzsche, mais ce dernier a voulu construire son propre temple au-delà des enceintes, son tapis de roses à l’intérieur de la forêt ténébreuse.

Merci de votre lecture.



[1] .NIETZSCHE,Naissance de la tragédie, 14.

[2] . NIETZSCHE Friedrich, La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, Paris, Gallimard, 1938 (1875), partie II, p 38

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 11:00

titien-sisyphe

  (Tiziano Vecellio, Sisyphe, 1549)

L’ordre du jour pour le roi – La journée commence : commençons, pour cette journée, à mettre en ordre les affaires et les plaisirs de notre très gracieux seigneur qui daigne encore se reposer…[1] 

Avant d’entamer le commentaire de la seconde partie du chapitre, je m’explique brièvement sur la raison qui m’a fait jusqu’à présent tenir le silence sur le sujet de l’expérience de l’éternel retour du même. Tout d’abord, je dois avouer que j’écoute un peu tout ce qu’il se dit autour de moi avec un profond étonnement. Tout se passe comme si l’épreuve de l’éternel retour du même ne posait en définitive plus aucune difficulté pour personne. « Tout le monde en parle », comme si la « pensée abyssale » de Nietzsche était paradoxalement devenu l’élément le plus connu de toute sa philosophie. Ainsi ce n’est pas le « lieu commun » de sa philosophie qu’il s’agit de vous présenter, mais nous allons voir que ce texte nous invite bien davantage à nous initier aux mystères bachique et éleusinien de sa poésie… Que nous retrouvons le rire d’or de la joyeuse méchanceté et l’éternel retour placés ainsi l’un à côté de l’autre n’est pas dépourvu de significations profondes. Nous ne plaçons donc pas le pilier de l’éternel retour à côté de celui de la volonté puissance, ou encore à celui du surhumain qui composerait le troisième côté de la triade. Conformément au texte que nous étudions, nous plaçons le rire d’or de Dionysos et l’éternel retour l’un à côté de l’autre.      

Pour résumer notre petit murmure outrageant à l’intention des plus petites oreilles, nous avons devant nos yeux écarquillés les deux grandes substances extatiques du pharmakon nietzschéen. Chacune de ces deux conceptions est dotée d’une ambivalence de signification : le rire d’or est à la fois remède de l’homme nouveau mais aussi le poison venu anéantir l’homme moderne. De la même façon, l’éternel retour est la révélation la plus terrible de l’homme moderne (poison mortel), mais se révèle à l’homme nouveau comme une bonne nouvelle (remède de la lassitude). Nous retrouvons donc encore l’autodépassement comme seuil de la guérison : l’expérience de l’éternel retour éprouvée jusqu’au bout s’auto dépasse par l’expression du rire d’or (figurer à la fin du chapitre par le berger qui mord la tête du serpent), ce qui signifie que le rire est le remède à l’expression de la grande lassitude qu’est l’éternel retour du même. Ce qui revient à dire que tous ceux qui s’extasient dans les magazines et émissions radio sur cette pensée prononcent en définitive « - O Zarathoustra ! donne-nous le dernier homme ! ». Vous ériger de somme le poison comme principal fondement de sa philosophe, mais vous avez oublié de prescrire aussi le remède qui l’accompagne et qui se trouve quant à lui au fondement même de sa poésie (Alpha et Omega) : le dépassement de l’expression de l’éternel retour par le rire, voici donc à la fois la stupeur et le rire de l’Angelus Novus.

 

Suite à cette brève mise en bouche… je vous invite donc à jeter par-dessus bord toutes vos valises, car aujourd’hui c’est tempête dans le désert ! allons ! levons les voiles !  

 

Seconde partie du chapitre.

Acte III.

 

 

« Arrête-toi ! nain ! dis-je. Moi ou bien toi ! Mais moi je suis le plus fort de nous deux - : tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle-là tu ne saurais la porter ! »

 

Afin de montrer toute la spécificité du texte que nous commentons, je m’en tiens donc pour l’instant à ne pas trop aborder la formulation du Gai Savoir et ne reprendrai qu’un seul élément de ce texte, son titre : le poids le plus lourd. Dans la première partie de notre commentaire, nous avons souligné que l’objet de l’interruption du nain consistait à dire que la pierre portée au ciel par Zarathoustra devait retomber un jour sur Zarathoustra lui-même, que le rire porter lui retombera un jour mortellement dessus (//le plus laid des hommes). Puis nous avons montré que sur ce sentier de la grandeur la chose qui était la plus difficile à surmonter pour Zarathoustra n’était autre que Zarathoustra lui-même. Le nain étant sa propre imagination de l’inquiétude, celle-ci ne compose pas pleinement une figure indépendante à celle de Zarathoustra, mais intervient plutôt comme un dédoublement de la posture figural et comme composante de ce soliloque. L’éternel retour est présenté comme le poids le plus lourd à porter, non pas en ce qu’il serait un fardeau dès lors plus pesant à porter et qui se surajouterait au poids de Zarathoustra lui-même, mais parce l’éternel retour signifie que Zarathoustra devra éternellement se porter lui-même sur le sentier de la grandeur.

Cette disposition figurale n’est pas sans signification et nous renvoie précisément au mythe de Sisyphe. De la même façon que Sisyphe est condamné à faire rouler éternellement un rocher en haut de la colline et de le voir retomber celui-ci à chaque fois qu’il parvient au sommet, Zarathoustra serait condamné à se hisser lui-même éternellement sur le sentier de la grandeur pour en retomber inlassablement, soit une malédiction terrible en ce qu’elle vient briser toute espérance. Sa volonté d’éternité le condamnant en quelque sorte à subir le triste sort du bousier, dont la survie dépend de la lourde boule d’excrément qu’il pousse inlassablement. Encore une fois, c’est en imposant le mythologème sur le philosophème, que se révèle à nous la signification sous-jacente de cette allégorie, c’est l’élément alcyonien qui nous présente alors l’éternel retour comme un supplice de Sisyphe.    

 

Alors il arriva ce qui me rendit plus léger : le nain sauta de mes épaules, l’indiscret ! Il s’accroupit sur une pierre devant moi. Mais à l’endroit où nous nous arrêtions se trouvait comme par hasard un portique. 

 

Nietzsche opère ici à une première transposition du cadre et de la mise en scène du récit, nous ne sommes désormais plus en compagnie des matelots sur la nef, mais nous retrouvons tout à coup Zarathoustra et le nain devant le grand portique du sentier de la grandeur. Notons aussi que la pierre sur laquelle le nain se trouve accroupi, n’est pas sans rappeler cette pierre pyramidale sur laquelle Nietzsche s’était sur les rives du lac Silvaplana en 1881 lors de la genèse conceptuelle de cette pensée. C’est précisément à ce moment que la parabole commence.

 

- Zarathoustra : Vois ce portique ! nain ! repris-je : il a deux visages. Deux chemins se réunissent ici : personne ne les a suivis jusqu’au bout. Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant une éternité et cette longue rue qui monte c’est une autre éternité. Ces chemins se contredisent ils se butent l’un l’autre : et c’est ici, à ce portique, qu’ils se rencontrent. Le nom de ce portique se trouve inscrit à un fronton, il s’appelle « instant ». Mais si quelqu’un suivait l’un de ces chemins en allant toujours plus loin : crois-tu nain, que ces chemins seraient en contradiction !  

- Le nain : Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mépris. Toute vérité est courbée, le temps lui-même est un cercle.

- Zarathoustra : Esprit de la lourdeur ! dis-je avec colère, ne prend pas la chose trop à la légère ! Ou bien je te laisse là pied-bot – n’oublie pas que c’est moi qui t’ai porté là-haut !   

 

 

Alors marquons une petite pause avant de continuer plus loin dans le texte, car ce court passage est tellement riche qu’il serait bien dommage de s’impatienter maintenant. Le portique qui se trouve devant-nous a « deux visages ». Nous avons déjà interprété ce détail comme étant indication précieuse qui signifie que nous sommes devant le portique de Janus, le dieu des portes et du voyage, dont les Romains ouvraient jadis le temple au commencement de leur expédition militaire et refermait une fois la paix rétablie. Cette piste est intéressante, puisque d’une façon comparable à la figure mythologique de Sisyphe, nous retrouvons encore une figure mythique sous jacente au philosophème. La signification correspond bien à la désignation de l’éternel retour puisque les deux visages de Janus sont tendus sur deux horizons opposés, le départ et le retour et se trouvant réunis en un seul visage. Mais à la différence de la malédiction de Sisyphe, nous avons ici la vision du passé et de l’avenir et qui n’est autre que cette bénédiction octroyer par Saturne pour récompenser Janus de lui avoir donné refuge (âge d’or). De somme que : nous ne somme pas dans un chemin linéaire qui serait compris entre deux portes : « Tout ce qui est droit ment », mais deux chemins aux sens opposés qui se trouvent réunis par une même porte : « Toute vérité est courbée ». Autrement dit, la porte n’est pas à chacune des deux extrémités du chemin, mais réside dans l’entrecroisement de ces deux chemins opposés qui au demeurant n’en forme qu’un seul (le cycle), ce point d’entrecroisement du chemin n’est autre que le portique de l’instant qui se trouve au centre (8).

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C’est pourquoi le sommet et l’abîme du sentier de la grandeur se retrouvent confondus, puisqu’ils se rejoignent tous deux ici en un seul point. Est-ce là l’arcane majeur du grand jeu de Tarot de Nietzsche ? Je pense au contraire que loin d’être une nouveauté, cette conception nous fait remonter à un très antique habitat de l’âme. Même s’il est presque évident à mes yeux impossibles de désigner précisément l’inventeur de la conception ouroborique, Nietzsche considère que l’origine de la pensée de l’éternel retour se trouve dans l’œuvre d’Héraclite et avec lequel il instaure un étroit rapport de filiation, ou bien vis-à-vis duquel, sensiblement, Nietzsche avait trouvé son alter ego antique. Lorsque nous approchons ce texte à la flamme d’Héraclite certains éléments apparaissent, comme si d’obscures maximes invisibles avaient été écrites sur la marge du livre avec du jus de citron : « La route montante descendante Une et même »[2] ; « Car sur la circonférence, le commencement et la fin sont communs »[3] ; « La route en haut-en bas une »[4] !

Cela dit, Nietzsche nous avertit de ne pas prendre sa propre parole trop à la légère et de porter une attention toute particulière sur la signification qu’il nous donne de l’instant. En effet, la référence à Héraclite n’enlève pas l’originalité propre à la pensée de Nietzsche, puisque loin d’opérer à une simple transposition de l’idée héraclitéenne, il la développe et l’adapte en formulant en elle le mariage de son couple ascension-déclin (historiens romains). Ce n’est pas seulement une ascension et un déclin qui seraient consécutifs et se succéderaient l’un à l’autre, la considération que Nietzsche porte sur l’instant nous invite à penser que l’ascension et le déclin s’accomplissent simultanément dans l’instant. Pour donner un exemple : Plus les branches de l’arbre poussent vers le ciel, plus profondément ses racines s’enfoncent dans le sol…[5] en grimpant le long des rayons du soleil de ta connaissance, tu t’élèves vers le ciel, mais tu descends aussi vers le chaos…[6] 

 

Considère cet instant ! repris-je. De ce portique du moment une longue et éternelle rue retourne en arrière : derrière nous il y a une éternité [OO]. Toute chose qui sait courir ne doit-elle pas avoir parcouru cette rue ? Toute chose qui peut arriver [OO], accomplie, passée ? Et si tout ce qui est a déjà été : que penses-tu nain, de cet instant ? Ce portique lui aussi ne doit-il pas – avoir été ? Et toutes choses ne sont elles pas enchevêtrées de telle sorte que cet instant tire après lui toutes les choses de l’avenir ? Donc aussi lui-même ?      

 

L’instant est donc le noeud de réunions entre les deux éternités passée et future qui viennent se confondrent en lui. L’instant devient donc un moteur, le principe et la fin, de la roue de l’éternité elle-même, car c’est l’éternité entière s’évanouit dans l’instant qui devient alors à la fois le lieu de permanence et d’unité. Ou pour reprendre cette jolie imitation de Stobée (Ve siècle) : « de toute chose le temps est fin et commencement, et en lui tout embrasse. Il est un et n’est pas. Il vient toujours de l’être, à lui-même est présent sur la route opposée. Le lendemain pour nous sera enfin hier, et l’hier lendemain »[7]. Nous venons de souligner une petite ressemblance avec la conception héraclitéenne, mais nous venons aussi de saisir une certaine originalité de Nietzsche dans sa conception de l’instant. Cette considération s’oppose (ou complète) l’idée de fuite perpétuelle dans le devenir, que nous retrouvons dans la métaphore du fleuve et qui tend davantage à présenter une conception linéaire et mobile du temps. Une petite digression s’impose, puisque cette conception héraclitéenne de la métaphore du fleuve, Nietzsche l’éprouve bien des années avant d’avoir l’idée de l’éternel retour (1881), puisque nous pouvons lire dans la seconde intempestive : « « Imaginer l’exemple extrême : un homme qui serait incapable de rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir, celui-là ne croirait pas à son propre être, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait plus bouger un doigt »[8]. Cette petite parenthèse refermée, il est néanmoins important de souligner qu’au sein dans une telle conception cyclique la cause et la conséquence peuvent très bien se trouver inverser, je pense même que ce rapport ne s’applique qu’à une conception linéaire.   

 

Car toute chose qui sait courir ne doit-elle pas suivre une seconde fois cette longue route qui monte ! Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune lui-même, et moi et toi, réunis sous ce portique, chuchotant des choses éternelles, ne faut-il pas que nous ayons tous déjà été ici ? Ne devrons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette autre rue qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre ne faut-il pas qu’éternellement nous revenions ?     

 

Or, je pense très sincèrement que la signification de ce texte s’éclaire seulement lorsqu’on a considéré que le portique se trouve au centre du chemin et dans lequel les deux extrémités se trouvent comprises. Dans ce schème, celui qui parviendrait à accomplit la première boucle du chemin (OO), celle de l’ascension vers la grandeur par exemple. Lorsqu’il se retrouvera de nouveau devant le portique, celui-ci n’aura accompli que la moitié du chemin de l’éternité. Autrement dit, là où se termine le chemin de la grandeur commence celui du déclin : « Cette longue rue lugubre ». De sorte que si les deux protagonistes auraient suivi chacun un chemin opposé, ils se retrouveraient quand même devant le même portique. Ce qui n’est pas sans nous rappeler la casuistique de « l’amitié stellaire » : « Mais la force toute puissante nous a séparés, poussés dans des mers différentes, sous d’autres soleils, et peut-être ne nous reverrons nous plus jamais, peut-être aussi nous reverrons-nous sans nous reconnaître : tant de mers et de soleil nous ont transformés ! […]. Il existe probablement une énorme courbe invisible, une route stellaire, où nos voies et nos buts différents se trouvent compris comme de petites étapes »[9]. Le port qui réunit les deux voies de cette courbe invisible équivaux donc à notre portique qui réunit les deux éternités du sentier de la grandeur et du sentier du déclin et qui composent le sentier de l’éternité.

C’est pourquoi jusqu’à présent, nous avons peu fait cas de à la formulation du Gai Savoir, puisque Nietzsche recompose son idée en l’alliant avec d’autres matériaux. Mais nous retrouvons ici presque mots pour mots une partie de la description de l’éternel retour du Gai Savoir : « cette araignée aussi ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même »[10]. Même si entre les deux textes le sens demeure heureusement identique, la signification se trouve quand à elle altérés sur le plan de la disposition figurale. Puisque dans ce chapitre, ce n’est pas le démon mais bien Zarathoustra qui énonce ici la conception de l’éternel retour, mais Zarathoustra qui l’énonce à son propre démon. De sorte que la disposition figurale s’en trouvant inversée, Zarathoustra pose donc la question quel est le poids le plus lourd pour l’esprit ? à l’esprit de lourdeur lui-même… Nous constatons que la formulation du Zarathoustra est donc beaucoup plus complexe que celle du Gai Savoir.

 

Acte IV

 

Nous venons de commenter la première moitié de cette parabole, celle-ci ne s’achève pas donc pas sur l’expérience de l’éternel retour et continue au sein de ce second mouvement que nous allons découvrir. Ce qui fait l’originalité de ma démarche consiste à présenter que la considération de l’éternel retour du même : est à la fois et d’abord un supplice de Sisyphe, mais aussi et à l’issue une bénédiction qui permet à celui qui l’éprouve d’emprunter le regard de Janus, et de faire remarquer que Nietzsche avait fait de l’instant de vie le lieu d’engouffrement des deux sources de l’éternité elle-même. Autrement dit, nous avons placé notre texte devant le miroir du mythe grec puis ensuite sous le prisme héraclitéen, ce qui nous fait ainsi revenir à une conception bien antérieure (et orientale) à l’avènement du « miracle grec », c’est-à-dire une conception proprement tragique. Mais en outre, il nous faut insister aussi sur la résolution des ambivalences qui permet l’union des dualités, symbolisée par l’ouroboros qui figurait jadis sur la page de couverture du livre. Et surtout, il nous faut, HURLER, que la conception de l’éternel retour du même, lorsque qu’elle est considéré indépendamment du rire d’or et de la figure de l’homme nouveau est une extase nihiliste, un poison mortel. C’est pourquoi dans sa genèse conceptuelle la pensée de l’éternel retour est antérieure à la genèse textuelle de Zarathoustra, ainsi, permettez-moi de le dire, la considération de l’éternel retour est une pensée du dernier homme.

Ainsi, ce texte ne s’arrête donc pas à une simple désignation de l’éternel retour du même, mais signifie la guérison de l’épreuve de l’éternel retour, par l’individu qui l’ayant éprouvé jusqu’au bout la dépasse par le rire d’or. Alors c’est un fait, que ce soit la considération de l’éternel retour qui soit placé en haut de la cime, car lorsque nous imposons le regard sur la ville qui se trouve en bas, les choses sont devenus « plus petites » et se faisant la ville nous apparaît comme une vache multicolore, que les mouvements journaliers de ses habitants étant identiques, ils se présentent à nous comme une circonvolution continuelle. Mais cela, parce que c’est l’esprit de lourdeur se trouve dans la plus profonde solitude tout en haut, c’est notre propre lourdeur qui en se retrouvant là-haut impose ce regard condescendant sur le monde : « Tu lèves le regard en haut quand tu aspires à l’élévation, mais moi je regarde en bas puisque je suis élevé ». Autrement dit, l’élite qui impose son regard sur la masse et la noirceur qui se trouve en bas, dans le marécage. L’éternel retour « céleste » (celui des équinoxes) Nietzsche l’impose sur le bas comme l’ombre au monde alors que le rire qui se trouve en bas (la pierre) Nietzsche le place tout en haut, ceci afin de saisir entièrement la portée contre traditionnel de la transvaluation. De sorte que le rire, puisqu’il est l’esprit de légèreté est l’élément ascensionnel alors que l’éternel retour est quand à lui l’élément descendant, c’est l’esprit de légèreté qui porte l’esprit de lourdeur à la cime et se faisant le surmonte et le dépasse. Le rire d’or (de l’autodérision), nous permet donc de surmonter et de guérir de l’expérience de l’éternelle retour. Mais avant d’épuiser le contenu du texte avant même de l’énoncer, reprenons-le en main.

 

Ainsi parlais-je d’une voix toujours plus basse, car j’avais peur de mes propres pensées et de mes arrières pensées. Alors soudain j’entendis un chien hurler tout près de nous. Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi ? Mes pensées essayaient de se souvenir en retournant en arrière. Oui ! Lorsque j’étais enfant, dans ma plus lointaine enfance : c’est alors que j’entendis hurler ainsi. Et je le vis aussi, le poil hérissé, le cou tendu, tremblant, au milieu de la nuit la plus silencieuse, où les chiens eux-mêmes croient aux fantômes : en sorte que j’eus pitié de lui. Car tout à l’heure la pleine lune s’est levée au-dessus de la maison, avec un silence de mort ; tout à l’heure elle s’est arrêtée, disque enflammé, sur le toit plat, comme un bien étranger. C’est ce qui exaspéra le chien : car les chiens croient aux voleurs et aux fantômes. Et lorsque j’entendis de nouveau hurler ainsi, je fus de nouveau pris de pitié.

Où donc avaient passé maintenant le nain, le portique, l’araignée et tous les chuchotements ? Avais-je donc rêvé ? M’étais-je éveillé ? Je me trouvais soudain parmi les sauvages rochers, seul, abandonné au clair de lune solitaire.

 

Pour expliquer cette intrigue il nous faut avancer prudemment. Une nouvelle figure fait interruption dans le texte mais il s’agit d’une figure animale faisant partie intégrante du bestiaire. Nous connaissons l’aigle et le serpent qui sont les deux familiers de Zarathoustra, nous retrouvons dans ce texte un chien dont le hurlement interrompt le soliloque entre Zarathoustra et le nain qui se trouvent devant le portique. Le chien est une figure importante du livre, même si elle fait sa première apparition dans ce texte nous retrouverons plus loin dans le chapitre « des grands évènements » la figure des deux chiens de feu et celle des matelots lorsqu’ils accostent sur l’île de flamme. Le premier chien de feu illustre la révolte bruyante alors que le second chien de feu celle de la révolte silencieuse, puisque nous retrouvons initialement le chien près du portique, nous pouvons donc le considérer comme un gardien. Dans la première partie du commentaire, nous avons replacé ce chapitre constituait le milieu de l’articulation de l’ouvrage, puisqu’il qu’il répondait sur certains points à la fois au prologue et au dénouement du livre. Ainsi le hurlement du chien fait échos au cri d’agonie du surhumain qui interviendra à la quatrième partie du livre, l’animal illustre donc un geste qui se répercutera plus tard dans le texte, c’est pourquoi nous interprétons la figure du chien comme un signe annonciateur du danger.

Le hurlement du chien plonge Zarathoustra dans ses souvenirs d’enfance, la pitié qu’il éprouve en cet instant provoque en lui un « déjà-vu » qui aurait éprouvé jadis lorsqu’il était enfant, mais qui nous indique de notre côté le cri d’agonie du surhumain. Mais cette interruption du chien ont tellement perturbé notre Zarathoustra qu’une fois revenu de ses souvenirs d’enfant (troisième métamorphose) il se retrouve alors seul au milieu de rochers sauvages. Il y a donc une nouvelle fois un changement du cadre de la mise en scène puisque le portique et le nain ont alors disparu : « Avais-je donc rêvé ? M’étais-je éveillé ? », mais cela signifie que la scène du portique et la discussion avec le nain n’étaient qu’un soliloque évanescent. Mais nous pouvons noter un élément de la temporalité du récit, le voyage de Zarathoustra ne durant que quatre jours, nous pouvons penser que le hurlement du chien intervient le soir du troisième jour de la navigation. Mais bien que la figure du nain est désormais disparue, le soliloque continue et un autre protagoniste intervient au sein de ce dédoublement figural, le berger.    

 

Mais un homme gisait là ! Et voici le chien bondissant, hérissé, gémissant, maintenant qu’il me voyait venir se mit à hurler et à crier : ai-je jamais entendu un chien crier ainsi au secours ? Et en vérité, je n’ai jamais rien vu de semblable à ce que je vis là. Je vis un jeune berger, qui se tordait, râlant et convulsé, le visage décomposé, et un lourd serpent noir pendant hors de sa bouche. Ai-je jamais vu tant de dégoût et de pâle épouvante sur un visage ! Il dormait peut-être lorsque le serpent lui est entré dans le gosier, il s’y est attaché. Ma main se mit à tirer le serpent, mais je tirais en vain ! elle n’arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se mit à crier en moi « Mords ! Mords toujours ! Arrache-lui la tête ! Mords toujours ! » C’est ainsi que quelque chose à crier en moi ; mon épouvante, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal, se mirent à crier en moi d’un seul cri.         

 

Le hurlement du chien était un appel au secours qui signalait que le berger avait besoin d’aide, en suivant la piste de l’écho au hurlement, sa figure est donc à mettre en correspondance avec celle du surhumain. Le berger s’oppose à l’homme du troupeau, comme la solitude s’oppose à la masse, l’esprit de légèreté à l’esprit de lourdeur. La pensée de l’éternel retour est donc présentée comme un « lourd serpent noir », une pensée venimeuse qui s’insinue malicieusement dans la gorge du berger au moment où celui-ci était le plus vulnérable et qui s’accroche l’estomac (l’esprit) lorsque la main de Zarathoustra essaye de l’extraire. La prescription de Zarathoustra est ici sans appel « Mords ! Mords toujours ! Arrache-lui la tête ! Mords toujours ! ». Cela veut dire qu’il faut anéantir en nous-même cette pensée qui n’est autre que l’expression de « l’épouvante », de « la haine », du « dégoût », et de « la pitié », en un mot tout le lourd mépris que l’homme élevé porte sur le bas monde. Il faut guérir du constat nihiliste et de cette décharge du chaos de nos instincts, non par l’enfouissement de nos instincts vitaux (moralité) mais en reconnaissant et en surmontant ceux-ci. Il s’agit de métamorphoser nos chiens et cage en oiseaux libres. Autrement dit, Nietzsche ne demande pas d’anéantir mais de dompter le dragon que nous avons en nous-même : « C’est parce que je te sais à présent capable du pire que j’exige de toi le bien ». 

Ce qui permet la guérison à la fois au constat d’éternel retour, à la décharge de nos instincts mais aussi sur l’effet que produit sur nous la ruine de nos vénérations. Ce n’est pas une faculté hors du commun qui lui permet de guérir (bien que…), c’est seulement un bon tempérament. Le berger illustre ce bon tempérament, étant donné qu’il substitue dans ce soliloque au nain qui est la figure de l’esprit de lourdeur, nous pouvons considérer le berger comme incarnant l’esprit de légèreté dont la faculté qui lui permet de guérir de ce terrible constat, n’est autre que la faculté d’oubli. Eh oui… le penseur de l’éternel retour est aussi le penseur de la faculté d’oubli… au bout de la portée contre traditionnelle nous retrouvons l’homme de la tradition, l’homme originel. Zarathoustra nous prescrit de mordre le serpent de la connaissance qui loge dans notre gorge et qui bloque la voie de nos instincts vitaux, ce ne sont donc pas nos instincts vitaux qui illustrent ce « lourd serpent noir », mais le rire qui est l’instinct vital de l’homme. Et il est séduisant de penser, que plus qu’un Ulysse revenu de son aventure, se soit Nietzsche lui-même (ou le Zarathoustra en Nietzsche) qui se trouve derrière ce berger qui guérit de son plus terrible constat, le poète qui guérit de sa propre philosophie. Le nain et le berger forment le dédoublement du regard de Zarathoustra, comme Zarathoustra et le dernier homme se trouvent réunis par un même visage celui de Nietzsche. Et pour garantir qu’il s’agit bien d’un soliloque entretenu par Zarathoustra avec lui-même, je renvoi le lecteur au chapitre suivant intitulé de la béatitude involontaire :

 

(Sanctus Januarius « Toi qui d’une lance de flamme de mon âme as brisé la glace et qui la chasse maintenant sur la mer écumante de ses plus hauts espoirs. Toujours plus clair et plus sain, libre dans une aimante contrainte : Ainsi elle célèbre tes miracles, toi le plus beau mois de janvier ! » (Gai Savoir)).     

 

Déjà je désirais le froid et hiver : « Ô que le froid et l’hiver me fasse de nouveau grelotter et claquer des dents ! » soupirai-je alors des brumes glaciales s’élèvent de moi.

Mon passé brisa ses tombes, mainte douleurs enterrées vivantes se réveilla : elle n’avait fait que dormir cachée sous des linceuls.

Ainsi tout me disait par des signes : « Il est temps ! » Mais moi je n’entendais pas : jusqu’à ce qu’enfin mon abîme se mit à remuer et que ma pensée se mordit.

Hélas ! pensée de mon abîme, toi qui es ma pensée ! Quand trouverai-je la force de t’entendre creuser et de ne plus trembler ?

Le cœur me bat jusqu’à la quand je t’entends creuser ! Ton silence même veut m’étrangler, toi qui est silencieuse comme mon abîme est silencieux !

Jamais encore je n’ai osé t’appeler à la surface : il m’a suffi de te porter en moi ! Je n’ai pas encore été assez fort pour la dernière audace du lion, pour la dernière témérité.

Ta lourdeur m’a toujours été terrible : mais un jour je veux trouver la force et la voix du lion pour te faire monter à la surface ! Quand j’aurai surmonté cela en moi, je surmonterai une plus grande chose encore, et une victoire sera le sceau de mon accomplissement !

Jusque-là je continue à errer sur des mers incertaines ; le hasard me lèche et me cajole ; je regarde en avant, en arrière, je ne vois pas la fin. L’heure de ma dernière lutte n’est pas encore venue, - ou bien me vient-elle en ce moment ? En vérité, avec une beauté maligne, la mer et la vie qui m’entourent me regardent !              

 

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Acte V

 

Braves qui m’entourez, chercheurs hardis et aventureux, et qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce sur les mers inexplorées ! Vous qui êtes heureux des énigmes ! Devinez-moi donc l’énigme que je vis alors et expliquer moi la vision du plus solitaire !

 

- Car ce fut une vision et une prévision : quel symbole était-ce que je vis alors ? Et quel est celui qui doit venir !

 

Comme Héraclite sans les mots !

 

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- Qui est le berger à qui le serpent est entré dans gosier ?

-Réponse : - ô Zarathoustra cela fait quatre jours que nous t’écoutons en silence ! - Tu es toi-même ce nain et le berger qui se croisent sous le portique qui est en toi ! Le nain va sur le sentier de sa grandeur et le berger descend la voie lugubre. Le hurlement de ce chien est le cri de ta propre souffrance sur le chemin de l’éternité.

 

- Quel est l’homme dont le gosier subira ainsi l’atteinte de ce qu’il y a de plus noir et de plus terrible ?

Réponse : nous autres lecteurs matelots qui naviguons en grande compagnie !

 

Le berger cependant se mit à mordre comme mon cri le lui conseillait, il mordit d’un bon coup de dent ! Il cracha loin de lui la tête du serpent et il bondit sur ses jambes.

Il n’était plus ni homme, ni berger – il était transformé, rayonnant, il riait ! Jamais encore je ne le vis quelqu’un rire comme lui ! O mes frères, j’ai entendu un rire qui n’était pas le rire d’un homme et maintenant une soif me ronge, un désir qui sera toujours insatiable.

Le désir de ce rire me ronge : oh comment supporterais-je de mourir maintenant !

   

Le berger se métamorphose alors en enfant (Zagreuss) et ce passage illustre la troisième métamorphose de l’esprit, le mystère bachique et éleusinien de l’individuation dionysiaque. Le rire de l’enfant n’est pas un rire humain , puisqu'il est le rire divin du Dionysos enfant. Le désir d’éternité demeure insatiable à Zarathoustra dans la mesure où le prêtre de Bacchus ayant son grand sortilège invocatoire, sa fonction de bouc émissaire se termine, ou bien… commence. Mon propos entier étant l’expression entière de ce petit paragraphe, j’en reste là.

 

Ainsi se taisait Zarathoustra.     

 

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[1]. Gai Savoir, « l’ordre du jour pour le roi », aphorisme 22.

[2] . Les écoles présocratiques, « Héraclite B LX » Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, IX,10.

[3] . Idem cit. « Héraclite B CIII », Porphyre Question homérique sur l’Iliade, XIV, V, 200)

[4] . Idem cit. « Héraclite C II », Hippocrate, De l’alimentation, IX, 45. 

[5] . Zarathoustra, « le jeune homme sur la montagne ».

[6] . Seconde Inactuelle.

[7] .Les écoles présocratiques, « Héraclite C », Stobée Choix de textes, III,2

[8] . Seconde Considérations Inactuelles, I.

[9] . Gai Savoir, « amitié stellaire », 279.

[10] . Gai Savoir, « le poids le plus lourd », 341. 

 

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5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 09:10

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  (Ingres, Oedipe explique l'énigme du sphinx, 1808)

Quand j’essaie de m’imaginer le portrait d’un lecteur parfait, cela donne toujours un monstre de courage et de curiosité, et en outre quelque chose de souple, de rusé, de prudent, un aventurier et un explorateur-né. Pour finir : je ne serais mieux dire qui sont, au fond, les seuls lecteurs pour qui j’écris, que Zarathoustra ne l’a dit lui-même : à qui, et à qui seulement, veut-il conter ses énigmes ?[1]      

 

Je propose, disons, pour couronner le tout, un petit commentaire personnel du second chapitre du livre III du Ainsi parlait Zarathoustra intitulé de la vision et de l’énigme. Le lecteur qui sera comme moi désireux d’entendre de tels chants de sirènes devra à tous le moins s’efforcer de s’attacher solidement au mât (istôs) de notre nef. Or le mât qui porte nos voiles, cette bobine de fil qui nous permet de nous orienter dans l’exploration dédale et nous a permis de tracer cet itinéraire de lecture, n’est autre que la programmatique de réception dictée dans le pacte de lecture. Alors votre question consistera sans doute à savoir si de telles règles du jeu existent réellement entre lui et nous : où donc se trouve ce pacte ? Quels sont les indices que l’auteur vous a murmuré à l’oreille et que nous seuls avons entendu ? De notre côté nous formulons notre interrogation en ces termes : les œuvres de Nietzsche sont-elles des bouteilles jetées à la mer ou bien possèdent-elles une destination désignée par l’auteur  de façon précise ? Nous oscillons en équilibre entre les deux pôles de cette interrogation, d’un côté nous ne pensons pas que l’œuvre soit dans une errance complète, car cette désignation du lecteur apparaît dans les textes. Mais de l’autre côté, nous ne pensons pas non plus qu’il y est de lecteurs prédestinés puisqu’ils ne sont qu’un produit de l’espérance de l’auteur, soit ses amis imaginaires. Ce qui nous amène désormais à penser qu’à défaut de lecteurs prédestinés, Nietzsche oriente plutôt son jeune lecteur en lui donnant le fil à suivre à l’intérieur de son propre dédale, le médicament prescrit était donc accompagné d’une notice, soit en définitive non pas une prédestination du lecteur mais une prédestination de la lecture elle-même. Jolie nuance et pourtant…et pourtant… il semble bien que je sois subitement obligé de pencher ici un peu trop dangereusement sur le côté déséquilibrant de ma propre interrogation. - Alors jeune homme, qui est le Sphinx, qui est Oedipe ?

 

À vous, chercheurs hardis et aventureux [les impavides tenteurs et tentateurs], qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce [rusées], sur des mers épouvantables, à vous qui êtes ivres d’énigmes, heureux du demi-jour [allègres crépusculaires], vous dont l’âme se laisse attirer par le son des flûtes [enjôleuse] dans tous les remous trompeurs [gouffres trompeurs] : - car vous ne voulez pas tâtonner d’une main peureuse [lâche ou tremblante] le long du fil conducteur ; et partout où vous pouvez deviner, vous détestez conclure [déduire par raison] – c’est à vous seuls que je raconte l’énigme que j’ai vue, - la vision du plus solitaire.

 

Le chapitre est divisé en de deux parties que nous allons commenter distinctement, car la première partie nous allons le voir porte sur le rire d’or de la joyeuse méchanceté (remède) et la seconde partie porte quant à elle sur l’éternel retour (poison). Mais en premier lieu et avant de pénétrer dans le récit, posons un premier regard sur l’ensemble du texte afin d’en saisir une unité ainsi qu’une structure qui composerait les différentes étapes de son articulation. Nous retrouvons ainsi un cadre au demeurant très proche de celui du déroulement de la tragédie, soit celui de la division en cinq actes.

 

Lien du livre numérique :link

 

L’acte I : mise en scène et la présentation des protagonistes : « Lorsque, parmi les matelots, il fut notoire que Zarathoustra se trouvait sur le vaisseau – car en même temps que lui un homme des îles bienheureuse était venu à bord, - il y eut une grande curiosité et une grande attente ».

 

L’acte II :  prise de parole du nain venu des îles bienheureuse dont la parole intervient comme l’élément perturbateur : « Ô Zarathoustra [Za-ra-thous-tra], me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d’un ton moqueur, pierre de la sagesse ! »

 

L’acte III : l’énigme et la recherche d’une solution possible : pour l’énigme « Mais moi je suis le plus fort de nous deux - : tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle là tu ne saurais la porter !"  jusqu'à "ne faut-il pas qu'éternellement nous revenions ?"

 

L’acte IV : moment dans lequel se résout le noeud de l’action : « Ainsi parlais-je et d’une voix toujours plus basse, car j’avais peur de mes propres pensées et de mes arrières pensées. Alors soudain j’entendis un chien hurler près de nous ».  jusqu’à "Brave qui m'entourez"


L’acte V : l’action se dénoue par la mort d’un protagoniste  "Devinez-moi don l'énigme que je vis alors et expliquer moi la vision du plus solitaire "  jusqu’à « Le désir de ce rire me ronge : oh ! comment supporterais-je de mourir maintenant ».     

 

Dans le cadre que nous présentons, les deux premiers actes se trouvent regroupés dans la première partie qui s’achève par ces mots : « Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare que celui qui à des oreilles entende », ainsi pour que nous puissions porter l’oreille la plus attentive commençons par présenter la disposition figurale des protagonistes.

 

Acte I.

 

Outre la figure de Zarathoustra, nous retrouvons celle nos matelots qui représentent, nous l’avons dit, la figure des esprits libres. Le mystérieux personnage venu des îles bienheureuses, est la troisième figure dont la signification se trouve à la fin du premier acte, le nain rempli le rôle figuratif de l’esprit de lourdeur : « Plus haut : résistant à l’esprit qui l’attirait vers le bas, vers l’abîme, à l’esprit de lourdeur, mon démon et mon ennemi mortel. Plus haut : - Quoiqu’il fût assis sur moi, l’esprit de lourdeur, moitié nain, moitié taupe, paralyser, paralysant, versant du plomb dans mon oreille, versant dans mon cerveau, goutte à goutte, des pensées de plomb » ; Nous retrouvons donc dans la nef la figure de Zarathoustra accompagnée de sa communauté d’esprits et libres et de l’esprit de lourdeur.   

La mise en scène, c’est-à-dire la situation dans laquelle se trouvent les divers protagonistes compose la disposition figurale du récit. La posture du Zarathoustra prostré est à prendre en considération. Pour préciser, le motif de sa tristesse est indiqué dans le dernier paragraphe du chapitre précédent : « mais alors il pensa à ses amis abandonnés, et, comme si, dans ses pensées, il avait prêché contre eux, il fut fâché contre lui-même à cause de sa pensée. Et aussitôt il advint que tout en riant il se mit à pleurer : - Zarathoustra pleura amèrement de colère et de désir »[2]. La prostration de Zarathoustra dure deux jours, il est sourd et muet le premier jour, écoute tout en demeurant muet au soir du second jour, puis progressivement sa langue se délia… Est-ce là une parole du soir ou une parole du commencement du troisième jours ? Une petite digression est nécessaire, car la question à son importance puisque le moment de la journée dans lequel Zarathoustra s’exprime est un repère important pour le lecteur. Les paroles du crépuscule et de la nuit ont une connotation bien significative dans l’ouvrage, celle de la mélancolie (fin du chant de la danse, le voyageur, le chant de l’ivresse) et de la terreur (l’heure la plus silencieuse) mais c’est aussi le moment concédé au rêve (le devin). Le texte ne nous permet pas de savoir combien de temps Zarathoustra est demeuré à l’écoute avant de prendre la parole. A-t-il pris la parole au soir du second jour, ou bien les a-t-il écoutés durant toute la nuit pour s’exprimer seulement à l’aurore du troisième ? Le texte ne le précise pas… le début du chapitre précédent énonce que Zarathoustra souhaitait : « arriver le matin de très bonne heure à l’autre rive : car c’est là qu’il voulait embarquer »[3] ; et bien que le commencement du texte que nous étudions nous dit : « Zarathoustra se tut pendant deux jours », il est difficile pour autant de dire si la prise de parole de Zarathoustra se situe à l’aube du troisième jour, ou bien que celui-ci serait prononcée avant ou après minuit.

Quoiqu’il en soit, ce n’est pas l’élément spatial (la nef) qui intervient ici comme composante de la disposition figurale (la navigation n’est pas perturbée par aucun évènement externe) mais bien l’élément temporel qui va imposer un mouvement et une interaction entre les diverses figures. Nous ne connaissons pas l’objet de leur discussion et de leurs questions, mais les matelots (esprits libres) et le nain (esprit de lourdeur) s’entretiennent ensemble durant les deux jours de prostration qui précèdent à la prise de parole de Zarathoustra. La disposition figurale est donc la suivante : lorsque Zarathoustra se tait, les esprits libres s’entretiennent avec l’esprit de lourdeur, mais lorsque c’est Zarathoustra qui s’entretient avec le nain alors ce sont les matelots qui se taisent (//rapport du voyageur et de l’ombre vis-à-vis de la lumière : lorsque le voyageur fuit la lumière l’ombre fuit le voyageur).

 

Ainsi sorti de sa profonde prostration, Zarathoustra prononce alors une exhortation (déjà cité) adressée aux matelots et commence à raconter le préambule de son énigme. Mais c’est le nain, intervenant comme élément perturbateur qui vient découdre avec lui, alors que les matelots quand à eux demeurent silencieux, prostrés.

 

Alors, puisque nous venons de terminer une présentation des premiers protagonistes ainsi que le cadre de la mise en scène du récit, autrement dit les diverses composantes du dispositif figural animé par la temporalité du récit… maintenant que nous avons commencé à reconstruire les composantes de ce soliloque. Nous allons donc commencer à chercher ce qui pourrait se passer derrière le sens apparent du texte et nous donnerait une signification sous jacente et en arrière-fond, je veux dire « deviner ». Dans ce dessein, il nous faut revenir à quelques considérations antérieures touchant au thème du rire d’or de la joyeuse méchanceté. Afin d’éviter les redites je vous renvoie donc aux lectures précédentes qui sont consacrées à la conception nietzschéenne du rire. J’en rappelle seulement ici que sur le plan symbolique le rire est sur le marteau de la transvaluation des valeurs « que tout ce qui est lourd devienne léger », ce qui signifie qu’il est l’instrument de la lutte contre l’esprit de lourdeur. L’ouverture du livre III dans lequel se trouve le chapitre que nous commentons, nous donne une indication qui va se révéler précieuse pour la suite, Nietzsche par le biais d’une autoréférence relie le commencement de son troisième livre avec un chapitre du livre I intitulé « lire et écrire » : « Vous regardez en haut quand vous aspirez à l’élévation. Et moi je regarde en bas puisque je suis élevé. Qui de vous peut en même temps rire et être élevé. Celui qui plane sur les hautes montagnes se rit de toutes les tragédies de la scène et de la vie ». Dès lors quelques petites libations sanguines suffisent désormais à donner une tout autre tonalité à notre texte, lorsque nous répercutons certains éléments contenus dans ce chapitre du livre I du livre celui du livre III.

 

Le visage obscurci, j’ai traversé dernièrement le blême crépuscule, le visage obscurci et dur, et les lèvres serrées. Plus d’un soleil s’était couché sur moi [transfiguration]. Un sentier qui montait avec insolence à travers les éboulis, un sentier méchant et solitaire qui ne voulait plus ni herbes ni des buissons, un sentier de la montagne criait sous les défis de mes pas. Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux écrasant la pierre qui le fait glisser [les hommes], mon pas se contraignait à monter [volonté d’éternité].

 

Ce sentier que Zarathoustra a emprunté « dernièrement » n’est autre que le sentier de la grandeur (le dernier) qui se trouve décrit dans le chapitre précédent, dans lequel, je le souligne, le sommet et l’abîme se trouvent confondus (//« l’heure la plus silencieuse »). Ce sentier qu’est l’ascension à la grandeur est celle emprunter par la volonté d’éternité, Zarathoustra passe alors sur la tête des hommes (cailloux) qui composent le chemin de l’éternité. La force de l’esprit s’illustre et se mesure à la faculté de porter ce qu’il y a de plus lourd et de le transposter tout en haut la cime de la montagne. Autrement dit, la puissance de l’homme est proportionnelle à la charge que celui-ci est capable de surmonter sur le sentier de la grandeur et cette puissance en marche c’est la volonté d’éternité : « Plus haut » !

 

Acte II.

 

C’est à partir de là que le nain fait son interruption, il illustre toute la lourdeur que la volonté inébranlable de Zarathoustra (« je ne suis inébranlable qu’au talon ») charrie jusqu’à la cime afin de l’accrocher aux étoiles. Outre sa fonction figurative qui fait de lui un véritable boulet, il remplit aussi le rôle de celui qui tape sur la mule afin de la faire avancer. Pire !.. il est celui qui plonge Zarathoustra dans la plus profonde des inquiétudes et le tourmente sur le long sentier de l’éternité. Comme un petit démon au rire sarcastique qui nous monte sur épaule et nous murmure à l’oreille tout un tas de méchanceté sur nous-même, le nain incarne dans ce soliloque la « mauvaise conscience », mais puisque ce terme peut porter à défaut, nous dirons plutôt l’imagination de l’inquiétude de l’homme :  « L’imagination de l’inquiétude est ce méchant gnome à figure de singe qui saute sur le dos de l’homme au moment où il a déjà le plus à porter »[4]. Et voici sa sentence !

 

« Ô Za-ra-thous-tra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d’un ton moqueur, pierre de la sagesse ! tu t’es lancé en l’air, mais toute pierre jetée doit retomber ! Ô Zarathoustra, pierre lancée, destructeur d’étoile ! c’est toi-même que tu as lancé si haut, mais toute pierre doit retomber ! Condamner à toi-même et à ta propre lapidation : ô Zarathoustra, tu as jeté bien loin la pierre, mais elle retombera sur toi ! »  

 

Or, la fanfare qui accompagne l’ascension de Zarathoustra sur le sentier de l’éternité, ce n’est pas vraiment l’ouverture de Strauss… mais plutôt le rire et la moquerie des hommes. C’est le rire qui est la pierre que Zarathoustra à jeter au ciel et qui retombe à présent sur lui. Cette peur qui provoque l’effroi et la prostration de Zarathoustra n’est autre que son ascension sur le sentier de l’éternité fasse de lui le martyr de ce rire qu’il a lui-même porté sur les hommes, l’arroseur serait alors arrosé et celui-ci passerait pour un pitre aux yeux de l’éternité, c'est-à-dire à ceux de la postérité, autrement dit à nos yeux, le regard redouté.

Je dirai même qu’il y a ici une transposition figurale des couples et notamment celui du funambule et du bouffon bariolé, le nain remplissant la même fonction illustrative que le bouffon qui dit : « En avant boiteux cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois, visage blême ! Que je ne te chatouille pas de mon talon ! Que fais-tu là entre ces tours ? C’est dans la tour que tu devrais être enfermé ; tu barres la route à un meilleur que toi ! », sauf que la disposition des figures dans le prologue est inverse, car dans le chapitre que nous commentons il est dit au seuil de la seconde partie « Arrête-toi ! nain ! dis-je. Moi ou bien toi ! Mais moi je suis le plus fort de nous deux ». De somme nous voyons bien que c’est Zarathoustra qui se retrouve tout à coup sur le fil de l’éternité poursuivi par un nain qui lui aboie des paroles outrageantes. Pareillement pour le texte « parmi les oiseux de proies » !: « Il faut avoir des ailes quand on aime l’abîme, il ne faut pas se cramponner comme tu le fais pendu » [5], qui énonce, en outre, d’une façon étroitement similaire : que la charge la plus difficile à porter pour Zarathoustra n’est autre que Zarathoustra lui-même, autrement dit ce qu’il y a de plus lourd c’est sa propre lourdeur : « Connaisseur de toi-même, bourreau de toi-même ». De sommes, c’est aussi dans l’articulation de l’ouvrage lui-même que nous devons replacer notre chapitre, puisqu’il y a présence d’une mise en abîme, soit d’une transposition figurale entre un commencement (le funambule et le bouffon bariolé), un milieu (Zarathoustra et le nain) et cette Dithyrambe qui devait être sans nul doute illustrer la fin de cette tragédie (Prométhée et Ethon).

 

ZzzzZZzzz ton foutu bavardage n’en fini pas ! Voici deux jours que je t’écoute t’entretenir ainsi avec lourdeur et je ne vois même pas l’ombre d’une solution qui pourrait éclairer mon énigme. – Sa majesté s’impatiente, le gâteau de Sa majesté arrive ! Mais en attendant que votre sieste soit terminé, permettez-moi de parler encore un peu avec votre chapeau.

 

Alors…Oui... l’énigme ! Reprenons… le soliloque, bien, cette conversation à deux lorsqu’on est seul avec un chapeau…le texte : « Alors le nain se tut » enfin… façons de parler, disons plutôt le nain se réfugia dans un profond silence, « son silence dura longtemps » tient longtemps… Et combien de temps cela dure longtemps ? « En sorte que j’en fus oppressé ; ainsi lorsqu’on est deux, on est en vérité plus solitaire que lorsqu’on est seul ! ». Oh !!! Mais de somme ! tout cela n’était qu’un dédoublement, la figure du nain n’est pas indépendante de celle de Zarathoustra et intervenait seulement comme composante du soliloque. Le nain revenu des iles bienheureuse n’est-il pas Zarathoustra lui-même ? « Je montai, je montai, davantage, en rêvant et en pensant, - mais tout m’oppressait ». Ahh ! d’accord… Zarathoustra à lui-même rêver de son propre cheminant sur le sentier des étoiles et a été rattrapé en chemin par son « imagination de l’inquiétude », son propre fardeau : « Je ressemblais à un malade que fatigue l’âpreté de sa souffrance, et qu’un cauchemar réveille de son premier sommeil » soit une référence implicite au chapitre intitulé « le devin » à partir duquel notre geste consiste à reproduire celui du disciple qui lui interprète son rêve : « Tu les as rêvés eux-mêmes tes ennemis ».

Zarathoustra mène donc une lutte contre l’autre qui se trouve en lui-même, une lutte contre l’esprit de lourdeur qui fait donc obstacle à sa « soif d’étoiles » ! Zarathoustra affronte et mène une lutte à mort contre l’esprit de lourdeur qui est en lui : « Ce n’est pas par la colère mais par le rire que l’on tue »[6] Je vous l’accorde, c’est à se secouer la tête ! Tous les joyeux compagnons sont sur scène, Zarathoustra en discussion avec lui-même en présence de sa joyeuse société d’amis imaginaires.

 

Alors « le courage veut rire » ! (lire et écrire), il se pourrait bien que cette équivalence tracée ici entre le courage et le [rire] intervient comme élément révélateur de ce texte qui n’est autre que la consolation de la prostration par le rire, cette « consolation de l’ici-bas »[7].

 

Mais il y a quelque chose en moi que j’appelle courage : c’est ce qui fait taire jusqu’à présent en moi tout mouvement d’humeur. Ce courage me fit enfin m’arrêter de dire : « Nain ! L’un de nous deux doit disparaître, toi, ou bien moi ! ». Car le courage est le meilleur meurtrier – le courage qui attaque : car dans toute attaque il y a une fanfare.

L’homme cependant est la bête la plus courageuse, c’est ainsi qu’il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs ; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur.

Le courage [rire] tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Ne suffit-il pas de regarder – pour regarder des abîmes ?

Le courage [rire] est le meilleur des meurtriers : le courage [rire] tue aussi la pitié. Et la pitié est l’abîme le plus profond : l’homme voit au fond de la souffrance, aussi profondément qu’il voit au fond de la vie.

Le courage [rire] cependant est le meilleur des meurtriers, le courage qui attaque : il finira par tuer la mort, car il dit : « Comment ? était-ce là la vie ? Allons ! Recommençons encore une fois ! »          

 

L’homme est la bête la plus courageuse… si nous reportons cette petite considération sur la nature humaine au rire, cela donne bien « le rire est le propre de l’homme » soit la célèbre maxime de Rabelais, ce qui vient confirmer que notre petite solution à cette jolie charade est la bonne : « que celui qui à des oreilles entende », nous entendons bien désormais lorsqu’on colle notre oreille sur le texte la fanfare de rire.      

 

 

Seconde partie du chapitre

Acte III…



[1] . Ecce Homo, « Pourquoi j’écris des si bons livres », 3.

[2] . « Le voyageur », dernier paragraphe.

[3] . « Le voyageur », premier paragraphe.

 [4] . Humain trop Humain, « Imagination de l’inquiétude », 535.

[5] . Dithyrambes à Dionysos.

[6] . Zarathoustra, « lire et écrire ».

[7] . Essai d’autocritique de la naissance de la tragédie.

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